Décès « Un phare pour les artistes italiens »

Les artistes italiens pleurent Jannis Kounellis

La mort de Jannis Kounellis a provoqué une vive émotion en Italie

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 28 février 2017 - 829 mots

Jannis Kounellis s'est éteint à 80 ans, alors qu'il était encore très actif. De nombreux artistes italiens ont témoigné leur admiration au Journal des Arts pour l'artiste qualifié de phare intellectuel et de figure morale. Se pose maintenant la question de la légitimité de reconstituer des installations sans son intervention. Par ailleurs, qui va détenir le droit moral, sa dernière compagne ou sa première femme dont il n'était pas divorcé ?

ROME - La disparition de Jannis Kounellis a surpris beaucoup de monde le soir du 16 février, car l’artiste multipliait ces derniers mois les engagements, parcourant le monde de Cuba à Mexico, de Paris à New York. À la hâte, la ville de Rome a annoncé la tenue d’une chapelle ardente dans la très prestigieuse Sala della Promoteca, un honneur rare. Mais les funérailles qui se sont tenues dans l’église des artistes, piazza del Popolo, ont fait grincer les dents de certains. Le réalisateur de cinéma Alfredo Pirri a ainsi confié au Journal des arts que c’est l’Église qui s’est rapprochée de Kounellis, et non l’inverse.

Parmi les artistes présents lors de la cérémonie, le très discret Giulio Paolini, seul représentant de l’Arte povera, se souvient : « En 1964 ou 1965, il avait entendu parler de moi et de passage à Turin, il était venu me trouver dans mon atelier. Depuis nous avons partagé une amitié vraiment sincère et ininterrompue qui a duré jusqu’à hier, mais aussi une estime réciproque. C’est d’ailleurs assez curieux pour des artistes de ne ressentir aucune jalousie l’un envers l’autre, nous ne courrions pas sur la même piste, il est vrai. Notre travail est aux antipodes. Gianni se définissait, sans arrogance, et tenait à se penser humaniste, alors que moi, ma vocation est nihiliste, même si je ne me déclare pas ainsi. » La plupart des artistes ont repris la métaphore de Marco Tirelli pour qui « Kounellis était un phare ». Gregorio Botta y voit aussi « une ombrelle sous laquelle se placer, un géant, un colosse qui ne vivait que pour l’art et surtout un moteur de qualité pour l’art italien, qui nous poussait tous ». Tirelli insiste sur cette figure hors du commun : « Il y avait chez lui cette dimension humaine d’un maître qui transmet, cette idée de penser l’art comme une façon de penser le monde, le voir dans sa profondeur et ne jamais se contenter de la superficialité des choses. » Louant ses qualités d’écoute et sa générosité, il rappelle le besoin de Kounellis de se confronter à l’autre pour affirmer ses valeurs. Nunzio souligne cette « cohérence artistique et morale » unique d’un homme qui a transmis à leur génération cette idée de la centralité de l’artiste qui invente des images pour aider le monde, mais aussi un mode de faire, un mode d’être : « Le monde a perdu une référence fondamentale pour l’art italien, nous nous sentons démunis. » Pour Botta, « Gianni, né en Grèce, enseignant en Allemagne et ayant fait de Rome sa seconde patrie, a surtout été une figure fondamentale de la culture européenne. Il s’est battu comme Kieffer pour son affirmation avec un art profond, dont il a inventé des codes linguistiques nouveaux tout en portant la mémoire d’où nous venions. »

La délicate postérité de Kounellis

Alors qu’il préparait son texte pour les funérailles, le critique Bruno Corà, aujourd’hui président de la Fondation Burri, a expliqué au Journal des Arts : « Je peux d’ores et déjà dire que les Archives Kounellis se dédieront à la promotion de son travail auprès des musées. Rien n’a encore été décidé, mais quoi qu’il en soit, il y a trois personnes fondamentales : Michelle Coudray, Damiano son fils et Damiano, son assistant. » Il ajoute : « Il me semble tout à fait impensable d’écarter Michelle, ce serait un tort immense porté à l’artiste, ce serait comme détruire des œuvres. » Elle était en effet la compagne de Kounellis qui n’a jamais divorcé de sa femme Efthimia Sardi. Pour Corà, « certaines choses pourront être reconstruites comme sa dernière exposition à Pesaro, mais pour d’autres, comme pour Beuys, son intervention était fondamentale ». Il a confié au Journal des Arts qu’il lui avait fait part de sa colère lorsque quelqu’un, pensant bien faire, avait remplacé un quartier de viande suspendu dans une exposition à Barcelone ; c’était pour Kounellis, comme « mettre un coup de pinceau dans un tableau de Van Gogh ». Germano Celant, à qui l’on doit entre autres l’invention du terme « Arte povera » en 1967, a rappelé que les Douze chevaux ou le Perroquet de Kounellis étaient des gestes artistiques intimement liés au contexte politique, économique et culturel : « Les reproduire sans lui reviendrait à créer des ruines, dont on ne saisirait pas la réalité. Le système de l’art s’est immolé à force de regarder l’œuvre seulement comme un objet domestique et par ce fétichisme des fragments, alors que la culture est une totalité »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°474 du 3 mars 2017, avec le titre suivant : Les artistes italiens pleurent Jannis Kounellis

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque