architecte

L’effet Kiss-Koolhaas

L'ŒIL

Le 1 décembre 2000

L’exposition « Mutations » qui se tient à Bordeaux se propose de faire un état des lieux sur les transformations contemporaines de la ville. L’Italien Stefano Boeri prenant en charge la ville européenne et le Texan Sanford Kwinter la ville américaine, l’étude du reste du monde revient tout naturellement de droit à l’architecte Rem Koolhaas, Néerlandais de naissance mais cosmopolite d’adoption. L’occasion d’observer l’art et la manière avec lesquels il embrasse le monde, comment il l’analyse et l’aménage. Autrement dit, le premier et le deuxième effet Kiss-Koolhaas...

L’exposition « Mutations » qui se tient à Bordeaux se propose de faire un état des lieux sur les transformations contemporaines de la ville. L’Italien Stefano Boeri prenant en charge la ville européenne et le Texan Sanford Kwinter la ville américaine, l’étude du reste du monde revient tout naturellement de droit à l’architecte Rem Koolhaas, Néerlandais de naissance mais cosmopolite d’adoption. L’occasion d’observer l’art et la manière avec lesquels il embrasse le monde, comment il l’analyse et l’aménage. Autrement dit, le premier et le deuxième effet Kiss-Koolhaas... V. R. P. de la cause moderne publiant camemberts du kilomètre parcouru et graphiques des nuitées d’hôtel, Koolhaas est aussi un succès de librairie. Un best-seller, meilleure vente doublée du titre de meilleur vendeur de la modernité. On retient non seulement le classique New York Delires (1978), mais aussi le succès planétaire de S, M, L, XL (1995, 135 000 exemplaires), présentant ses projets des plus petits (small) aux plus grands (extra-large). Objet lourd de conséquences (environ 2,7 kg), il s’agit d’un dictionnaire dont la couverture argentée en fait, c’est selon, un bon livre de chevet ou
une pratique table de nuit. Amateur du poids des mots et du choc des photos, Koolhaas aime la provocation péremptoire du manifeste et le lyrisme du slogan publicitaire qui fait mouche.

Il est par exemple l’auteur célèbre de produits génériques tels que l’exhorte cynique et consumériste yen-euro-dollar faisant office de méthode Coué « ¥ e $ ! » (Yes !),  l’incitation à la violence moderniste faisant table rase « Fuck context ! », ou encore l’étude sur le « Shopping », c’est-à-dire ce « bonheur des dames » par lequel l’espace public urbain a tendance à se privatiser et se mercantiliser. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Koolhaas connaît aujourd’hui ses droits... d’auteur. À la sollicitation du groupe de l’industrie du luxe Prada, il a en effet ajouté à son agence OMA (Office for Metropolitan Architecture), créée en 1975, une « filiale » anagramme, AMO (j’aime dans la langue d’Ovide). S’agirait-il d’une déclaration d’amour libertine et libérale au groupe italien ?

Oui et si possible à but lucratif. Homme d’affaire de plus en plus avisé, Rem Koolhaas, lauréat cette année du Pritzker Price, considéré comme la plus haute distinction architecturale, se passionne pour la mondialisation de l’économie. Comme architecte, la stratégie, le marketing et la « com » l’intéressent mais au point de ne plus s’avouer architecte : un métier qui ne casse pas assez la baraque ! Quand 50 % de la population mondiale est urbaine et que, dans 25 ans, cinq milliards d’hommes seront citadins, qu’en sera-t-il du monde ? Urbanisation du monde, mondialisation de la ville : la Ville-Monde. Quelle lecture aurons-nous d’une planète progressivement privatisée par Vivendi, Novartis et Time-Warner ? Peut-on plaider la cause d’un village global aménagé en Center Parc d’attraction mondiale au cœur de vallées siliconées ? Que peut-il en être quand la capitalisation boursière de General Electric est supérieure au PIB de la Thaïlande ? Quand la fortune personnelle de Bill Gates est supérieure à la somme des cent millions d’Américains les plus pauvres ? Quand le commerce mondial n’est plus international mais transnational ? La cité grecque a décidément eu son temps... Devant la profusion des interrogations, l’étendue du lieu d’interventions et l’état de fait, l’exposition ne prend pas parti, ne démontre rien. Comme naguère l’exposition « Cities on the move », c’est un grief problématique. Montrer la variété pour montrer la mutation en cours. Alors ? L’effet Kiss-Koolhaas ? Comme dirait la pub : « C’est bon, mais c’est pas grave ! »

BORDEAUX, Arc-en-rêve, jusqu’au 25 mars, www.mutations.arcenreve.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°522 du 1 décembre 2000, avec le titre suivant : L’effet Kiss-Koolhaas

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