Dimanche 25 octobre 2020

Bande dessinée

L’échappée bulles de la bande dessinée

Par Vincent Delaury · L'ŒIL

Le 19 février 2014 - 1438 mots

Plusieurs expositions mettent actuellement à l’honneur le formidable esprit d’innovation de la bande dessinée depuis les années 1970.

Si dès sa création à l’aube du XIXe siècle la bande dessinée n’a cessé d’accoucher d’esprits d’innovation, comme Winsor McCay, et George Herriman, deux auteurs à la fois populaires et avant-gardistes, on note à partir des années 1970, notamment en Europe, un coup d’accélérateur pour l’art de la bande dessinée avec l’arrivée de plusieurs revues dites « pour adultes » – L’Écho des savanes, Fluide glacial, Métal hurlant, (À suivre) – qui vont prolonger les avancées indéniables accomplies par le magazine Pilote sous l’ère Goscinny, rédacteur en chef de 1963 à 1974, et surtout s’écarter radicalement de la sacro-sainte ligne claire d’Hergé. À partir de ce phénomène de presse, renforcé par un phénomène d’édition (avec une parution plus importante d’albums), la BD, comme le précise Gilles Ciment, directeur de la Cité de la bande dessinée d’Angoulême, « est devenue protéiforme. On dira d’ailleurs davantage “les bandes dessinées” que “la BD”. » Avec les années 1970, on change donc d’époque.

Explosion graphique et amplitude littéraire
Avec l’aventure éditoriale trépidante (1975-1997) des revues Métal hurlant et (À suivre), la bande dessinée devient rock, voire punk ; elle rugit, détone, provoque, sortant de sa case pour dire stop aux gros nez et aux « petits Mickeys ». Selon Jean-Baptiste Barbier, commissaire de l’actuelle exposition « La bande dessinée fait sa révolution » à Landerneau : « Liberté, création graphique, chaos, innovation définissent Métal hurlant. » Trois dessinateurs d’une puissance graphique redoutable émergent alors à travers ces magazines phares, puis leurs propres albums : Jean Giraud (alias Moebius), Philippe Druillet et Enki Bilal. Moebius, avec sa saga L’Incal, dont les premières planches paraissent dans Métal hurlant en 1980, suivies de six tomes publiés de 1981 à 1988, imagine un univers graphique révolutionnaire dans le domaine de la bande dessinée et de la science-fiction. Ce maître absolu du dessin invente des paysages futuristes, peuplés de créatures hybrides et de vaisseaux spatiaux ultra-sophistiqués, où l’étrange est propice à la rêverie métaphysique. De son côté, le wagnérien Druillet dynamite formellement la BD en explosant la case, la planche, voire la double planche : c’est le cas dans son album Gail (second épisode), 1977, dont les planches originales au format grand aigle (75 x 106 cm) présentent d’immenses dessins visionnaires et cosmiques. Assez souvent, l’image est tellement impressionnante que le récit est quelque peu oublié. Enki Bilal, qui a aussi fait ses armes dans Métal hurlant, le reconnaît aisément : « On est jeunes et on prend le pouvoir. Du coup, ça avait aussi son revers de la médaille. Parfois, on arrivait à faire de l’esbroufe graphique un peu au détriment du fond de l’histoire qui était un peu faiblarde. » Quoi qu’il en soit, ces trois plasticiens, qui migrent volontiers d’un art à l’autre, ont apporté du sang neuf à la BD via leurs univers très cohérents et leur indiscutable virtuosité. Thierry Groensteen, commissaire de l’exposition « Nocturnes, le rêve dans la bande dessinée » à Angoulême, qui montre aussi du Moebius, note : « Le côté “peint”, qui passe par l’abandon de la mise en couleur sur épreuves au profit de la “couleur directe”, solidaire du dessin original (on peut parler de “bandes peintes” plutôt que de “bandes dessinées”), est un phénomène qui s’est imposé avec le coup d’éclat d’Arzach (Moebius) au milieu des années 1970 et a été caractéristique des années 1980. Dans le domaine chromatique, la révolution suivante a surtout été la mise en couleur sur ordinateur. »

Pendant ce temps-là, en 1978, aux États-Unis, un créateur génial, Will Eisner (1917-2005), dessine Un bail avec Dieu et popularise le terme de graphic novel. Le « roman graphique », qui trouve son plein épanouissement dans des chefs-d’œuvre comme Le Rêveur de Will Eisner et Maus d’Art Spiegelman, publiés tous deux en 1986, est l’articulation majeure entre la bande dessinée et le roman : l’ambition littéraire (l’importance donnée aux mots et au récit) y est clairement affichée et revendiquée. L’accession de la BD au statut d’art « adulte », on la doit bien entendu à ces deux Américains mais également au légendaire Hugo Pratt ; son marin flegmatique Corto Maltese apparaît pour la première fois en 1967 dans sa romanesque Ballade de la mer salée, et aux bédéistes s’exerçant dans (À suivre), 1978-1997. L’ambition de la revue est de passer par le roman graphique et par une authentique « bande dessinée d’auteur » (Pratt, Bourgeon, Comès, de Crécy, Schuiten, Tardi…), pour être en rupture avec cette norme de l’album cartonné couleurs de 48 pages.

La Bande Dessinée par la bande et par le blog
Pour Thierry Groensteen, « l’album de BD traditionnel, qui compte environ deux cent cinquante images en moyenne, ne pouvait rivaliser avec l’ambition narrative des grands romans, des grands films. Les scénaristes contournaient l’obstacle en réalisant des cycles d’albums, où chaque volume comptait pour un chapitre. Désormais, un livre de bande dessinée peut compter plus de trois cents pages (Jimmy Corrigan, 1995, de Chris Ware), voire plus de six cents (Habibi, 2011,  de Craig Thompson), ce qui autorise un déploiement sans précédent des thèmes, un autre rythme de narration, un enrichissement considérable. » En France, la maison d’édition indépendante de bande dessinée L’Association, fondée en 1990 par des auteurs comme Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim et David B., innove : histoires sans paroles ou logorrhées, exercices de style sophistiqués, qualité formelle (matériaux comme mise en page sont pensés avec soin), originalité des projets (de Comix 2000 à L’Éprouvette)… Désormais, tout paraît possible en BD. Cette Association d’artistes trublions a contribué à faire connaître, outre ses fondateurs, des auteurs importants de la fin du XXe siècle comme Joann Sfar ou Marjane Satrapi. Le succès planétaire de Persepolis (2000-2003) a ouvert la voie à de nouvelles formes de récits, telles que les écritures du Moi (récits autobiographiques ou autofictionnels, mémoires, témoignages…) et la BD de reportage.

Dernièrement, cette expression de l’intime en bande dessinée se déploie non seulement dans des revues indépendantes mais aussi sur le web : la BD, dans les années 2000-2010, fait son entrée dans l’ère numérique. L’écran, dans toutes ses variantes (téléphone, tablette…), change la donne, l’unique support jusque-là – le papier – trouve désormais un concurrent de taille. Citons par exemple la bande dessinée interactive de Tony (Prise de tête, 2009) qui lorgne vers l’animation et le jeu vidéo : le lecteur devient « lectacteur », selon l’auteur de cette bande dessinée proposée en téléchargement. Cette nouvelle vague numérique, qui offre à la bande dessinée de nouvelles approches (les blogs) et des possibilités expressives inédites (notamment l’interactivité, le son, le mouvement), s’accompagne d’un bouleversement non plus d’ordre technique mais sociologique : la féminisation croissante, et fort bienvenue, de la création – Marion Montaigne, Margaux Motin et autres Johanna Schipper s’épanouissent sur cette agora moderne qu’est le Net – et le développement d’une bande dessinée « pour filles », les deux n’étant pas toujours liés, comme le fait remarquer Gilles Ciment, qui ajoute : « Cette révolution numérique est en marche, elle apporte des formes nouvelles à la bande dessinée, celle-ci devenant non pas un simple “livre numérique” mais bientôt un “objet numérique”, restant encore à inventer. » À suivre, donc.

« Partenariat L’Œil : Rencontres du 9e art »

De mars à mai 2014.
Expositions et rencontres, divers lieux, Aix-en-Provence (13).
Entrée gratuite.
www.bd-aix.com

« 1975-1997. La bande dessinée fait sa révolution »

Jusqu’au 11 mai 2014.
Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la culture, Landerneau (29). Commissaire de l’exposition : Jean-Baptiste Barbier.
Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Tarifs : 6 et 4 €.
www.fonds-culturel-leclerc.fr

« Enki Bilal. Mécanhumanimal »

Jusqu’au 2 mars 2014.
Musée des arts et métiers, Paris-3e.
Ouvert du mardi au dimanche (inclus) de 10 h à 18 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h 30, fermé le lundi.
Tarifs : 5,50 et 3,50 €.
enkibilal.arts-et-metiers.net

« Les mondes de Gotlib »

Du 12 mars au 20 juillet 2014.
Musée d’art et d’histoire du judaïsme.
Ouvert lundi, mardi, jeudi et vendredi de 11 h à 18 h. Nocturne le mercredi jusqu’à 21 h. Le dimanche de 10 h à 18 h.
Commissaires : Anne-Hélène Hoog et Virginie Michel avec Marcel Gotlib.


www.mahj.org « Nocturnes, le rêve dans la bande dessinée »

Jusqu’au 30 mars 2014. Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, Angoulême (16).
Commissaire de l’exposition : Thierry Groensteen.
Du mardi au vendredi de 10 h à 18 h (fermé le lundi), samedi, dimanche et jours fériés de 14 h à 18 h.
Tarifs : 6,50 et 4 €.
www.citebd.org

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°666 du 1 mars 2014, avec le titre suivant : L’échappée bulles de la bande dessinée

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