Lundi 17 décembre 2018

Le retour des collectionneurs

L’Art nouveau est sorti de la folie spéculative

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2000 - 1219 mots

Oubliée, la crise du début des années quatre-vingt-dix. Les verreries très colorées de Daum et de Gallé séduisent à nouveau les collectionneurs, et les beaux meubles signés Majorelle, Gallé ou Guimard font des prix importants en vente publique. L’Art nouveau, épargné par la surenchère inflationniste qui frappe les créations Art déco, réserve encore de bonnes surprises.

C’était à la fin des années quatre-vingt, en pleine folie spéculative. Conscient de l’engouement croissant des collectionneurs japonais pour les verreries Art nouveau, l’étude Ader, Picard, Tajan, assistée du cabinet Camard, décidait de partir à leur rencontre : deux fois par an, commissaires-priseurs et experts se rendaient avec armes et bagages à Tokyo, où étaient organisées des ventes spécialisées. Marchands et particuliers nippons, très friands de ces vases et lampes de couleurs vives aux motifs floraux, s’arrachaient les plus belles pièces, faisant exploser les enchères. Chacune de ces vacations réalisait en moyenne 40 à 60 millions de chiffre d’affaires. En 1990, un vase de Gallé avait été adjugé 7,8 millions de francs ; le même vase a été emporté à 780 000 francs, en 1992, dix fois moins cher. À Paris, un vase décoré d’un beau paysage vosgien dans des tons de bleu, jaune et vert, se vendait environ 250 000 francs ; il se négocie aujourd’hui autour de 60 000 francs. Un vase à décor de quetsches, bleu-violet sur fond jaune, qui partait à 210 000 francs, ne faisait plus que 40 000 francs en 1996. La crise qui a éclaté au début des années quatre-vingt-dix a entraîné un effondrement des prix et ralenti les transactions. De nombreux marchands ont dû mettre la clé sous la porte.

Il a fallu attendre 1996 pour que des signes de reprise se manifestent, et 1999 pour que le marché redémarre véritablement. Les Japonais sont peu à peu revenus, jetant leur dévolu sur les plus belles pièces, puis, dans leur sillage, des Américains, des Belges, des Allemands et Italiens et quelques Français. “De nouveaux collectionneurs de l’est de la France réapparaissent sur le marché, indique Sylvie Teitgen, commissaire-priseur à Nancy. Certains habitent des maisons Art nouveau à Nancy et veulent se meubler dans ce style. De nombreux marchands qui n’assistaient plus à mes ventes ont fait leur retour l’an passé”.

Le profil de ces collectionneurs ? Les clients de l’hôtel des ventes de Nancy seraient de tous âges et de milieux socio-professionnels très divers. À Paris, les collectionneurs d’Art nouveau, des gens cultivés pour la plupart, ont généralement plus de 45 ans, souligne Jean-Marcel Camard. Aux États-Unis, quelques célébrités comme Barbra Streisand ou Elton John l’ont collectionné, suscitant un nouvel attrait pour ce style. Philippe Garner, expert en Art nouveau chez Sotheby’s, distingue plusieurs catégories d’acheteurs : celui qui s’intéresse à l’histoire du design, cet autre qui veut aménager un coin Art nouveau dans sa demeure pour recréer l’ambiance 1900, et le collectionneur de verrerie qui se limitera à cette spécialité.

Prime aux couleurs vives
Le marché de l’Art nouveau, désormais stable et débarrassé de la folie spéculative des années quatre-vingt, a été épargné par les fortes enchères sur l’Art déco. “Il y a trop peu d’acheteurs pour les pièces de grande qualité, d’où la difficulté à faire sortir sur le marché des pièces importantes”, explique Philippe Garner. Les verreries de Daum et de Gallé, en particulier les pièces très colorées avec des oppositions de couleurs – fleurs rouges sur fond jaune, ou vertes et bleues sur fond jaune – demeurent  les plus appréciées. Un vase présentant un paysage vosgien sur un fond blanc-jaune pastel fera 30 000 francs, alors que le même vase sur fond jaune vif se vendra 60 000 francs. Le prix des pièces classiques s’établit entre 5 000 et 60 000 francs. Un vase de petite taille (10 cm) à décor de paysage vaut de 5 à 10 000 francs, les plus grands jusqu’à 20-25 000 francs. Un décor de fleurs de magnolia en rouge, jaune, bleu, vert, fera un prix plus élevé qu’un décor de feuilles d’automne en brun et marron.

Le marché des luminaires est encore plus soutenu. Une petite lampe de Gallé ou de Daum vaudra au minimum 20 000 francs, une très belle pièce jusqu’à 200 000 francs. Les lampes dont le pied et l’abat-jour sont de la même couleur se vendent nettement mieux que celles qui présentent des nuances de couleurs différentes. Une lampe de table à abat-jour demi-lune, à décor de rouge, rose-lie de vin sur fond jaune et blanc opalescent, a été adjugée 120 000 francs le 25 novembre 1999 à Drouot, tandis qu’une pièce plus grande, dont le pied et l’abat-jour étaient de nuances différentes, n’obtenait que 76 000 francs.

Quelques très fortes enchères ont été prononcées ces derniers mois à Nancy, un des bastions de la spécialité. Une paire d’appliques Daum-Majorelle s’est vendue 650 000 francs, le 5 décembre, et un abat-jour  d’Émile Gallé en pâte de verre, 223 000 francs le 13 février. “C’est un record pour un abat-jour que je pensais vendre dans les 100 000 francs, explique Sylvie Teitgen. À croire que la personne qui l’a acheté possède déjà le pied. Il y a une flambée des prix qui touche l’Art nouveau. On ne maîtrise plus le marché”, conclut-elle. Lors de cette vacation, la quatrième depuis le début du centenaire de l’Art nouveau célébré à Nancy, une salle à manger signée Louis Majorelle a été adjugée 152 000 francs. “Un pareil ensemble ne parvenait pas à trouver preneur à 50 000 francs, il y a quelques années”, souligne le commissaire-priseur.

Des objets sous-évalués
Une suite de tables gigognes avec décor en marqueterie se vend entre 12 000 et 20 000 francs, un meuble vitrine entre 30 et 50 000 francs, et une pièce exceptionnelle entre 200 000 et 400 000 francs. Les meubles les plus prisés sont ceux qui présentent un décor floral et végétal. Un bureau de dame “aux nénuphars” de Louis Majorelle est ainsi parti à 47 700 livres sterling (environ 470 000 francs) le 1er avril à Londres, chez Sotheby’s ; un meuble vitrine à bâti et montant en noyer à “sceaux de Salomon et papillons”, à 210 000 francs, le 25 novembre à Drouot. Un guéridon “libellules” en noyer mouluré et sculpté à piétement tripode d’Émile Gallé a été adjugé 180 000 francs chez Me Tajan, le 13 décembre. Les meubles sont le plus souvent en bois massif sculpté, en bois de placage européen ou exotique (acajou, palissandre, Macassar, sycomore).

Les sculptures passent assez rarement en vente publique. Une pièce de Raoul Larche représentant la Loïe Fuller a fait 170 000 francs il y a deux ans, chez Sotheby’s. Un torse de Chana Orloff, une épreuve d’époque en ciment-pierre, a été adjugé 360 000 francs en novembre 1999, à Drouot, dans une vente Tajan. Virginité, un charmant bronze à patine brune d’Auguste Seysse, présentant un cachet 1ère épreuve du fondeur “Fumiereli, Thiebault frères, Gavignot Srs”, a été emporté à 60 000 francs le 6 mai, dans une vente de l’étude Millon.

Les collectionneurs, aujourd’hui plus sélectifs et exigeants ; s’intéressent aux pièces importantes, négligeant celles de moyenne gamme. Les prix devraient continuer à progresser. “Beaucoup d’objets sont encore sous-évalués, estime Philippe Garner. La célébration du centenaire de l’École de Nancy et du style 1900 devrait attirer l’attention d’une génération qui connaît peu ce style et relancer le marché.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°100 du 3 mars 2000, avec le titre suivant : Le retour des collectionneurs

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