Conflits internationaux - Patrimoine

GUERRE À GAZA

Le patrimoine à Gaza, l’autre enjeu de communication

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 7 mars 2024 - 849 mots

Le Hamas accuse l’armée israélienne d’avoir emporté des antiquités, ce que l’Autorité israélienne conteste.

Gaza (Palestine). Cinq mois de combats et de bombardements ont causé plus de 30 000 morts à Gaza, selon le Hamas, et ravagé les infrastructures. Le patrimoine local n’échappe pas aux destructions, et il est désormais soumis aux risques de pillage avec l’effondrement de l’administration. Deux événements récents ont agité les réseaux sociaux et le milieu archéologique, obligeant l’Autorité israélienne des antiquités (IAA) et les forces armées à se justifier : ce sont en effet le plus souvent des soldats israéliens qui ont publié des vidéos ou des tweets concernant le patrimoine gazaoui. Selon le gouvernement de Gaza, dirigé par le Hamas, responsable de l’attaque sanglante du 7 octobre, les pillages d’octobre 2023 à janvier 2024 atteindraient « 25 millions de dollars » [23 M€] et concerneraient des bijoux, des objets de valeur et des pièces archéologiques. Il est impossible de vérifier ces assertions. Cependant, la réaction d’un haut gradé de Tsahal, à la même période, laisse supposer que des débordements ont bien eu lieu. D’après les médias israéliens, cet officier incitait les soldats à ne plus se filmer pendant les opérations à Gaza, et lorsqu’ils occupaient des bâtiments.

Soupçons de vol d’objets archéologiques

C’est dans ce contexte qu’a émergé la polémique sur un entrepôt de Gaza. Une vidéo postée le 21 janvier sur X (ex-Twitter) par le directeur de l’IAA, Eli Escusido, montrait des soldats de Tsahal entrant dans un entrepôt rempli de pièces archéologiques [voir ill.]. Eli Escusido a ajouté un commentaire parlant d’une « découverte » extraordinaire. La suite de la vidéo montrait un ensemble d’artéfacts exposés à la Knesset (parlement israélien), soupçonnés de provenir de Gaza. Eli Escusido sous-entendrait que le contenu de l’entrepôt finirait aussi en Israël, en violation des conventions dont le pays est signataire (convention de La Haye de 1954, convention de l’Unesco de 1970). Face aux protestations des archéologues en Israël et dans les territoires palestiniens, Eli Escusido a supprimé sa vidéo.

Plusieurs questions subsistent sur cet entrepôt, dont l’IAA affirme qu’il est loué par l’École biblique de Jérusalem pour héberger les découvertes de ses chantiers de fouille à Gaza. L’archéologue en chef des fouilles, Jean-Baptiste Humbert, hésite à confirmer au Journal des Arts qu’il s’agit bien du même entrepôt, et ajoute qu’il est difficile de vérifier « les rumeurs » et, que pour l’instant, il essaie « d’interpréter les images » prises dans l’entrepôt. De son côté, l’IAA déclare au Journal des Arts que l’entrepôt est celui de l’École biblique, et qu’aucune pièce archéologique « n’a été prise sur place ». L’IAA a proposé de « déplacer les artefacts en lieu sûr sous la garde de l’École biblique » hors de Gaza. Cette dernière n’aurait pas encore donné l’autorisation pour le transfert.

Côté palestinien, le ministre du Tourisme et des Antiquités de l’Autorité palestinienne a publié un communiqué sur l’incident, dénonçant « une violation du patrimoine et des conventions internationales », parlant même d’une « agression contre le patrimoine palestinien ». Ce ministère avait justement mis en place un comité chargé du suivi des atteintes au patrimoine à Gaza en janvier, et plusieurs conservateurs du patrimoine palestiniens avaient lancé un appel à l’aide à l’Unesco, motivé par un autre événement : la destruction du musée de l’université de Al-Israa au centre de la bande de Gaza [voir ill.]. Selon le compte X de l’université de Bir Zeit (Cisjordanie), l’armée israélienne a dynamité le bâtiment qui hébergeait les collections du musée le 18 janvier, après avoir occupé le campus depuis début novembre. Le directeur adjoint de Al-Israa, Ahmad Al Husseina, a déclaré dans les médias palestiniens que la collection du musée comptait « plus de 3 000 pièces, dont plusieurs remontant à la période romaine ». À ce jour, il ignore où se trouve la collection, mais soupçonne l’armée israélienne de l’avoir emportée avant de détruire le musée.

L’IAA refuse de commenter cet incident et se contente de renvoyer la presse vers le ministère de la Défense, en rappelant que « la loi israélienne sur les antiquités ne s’applique pas à Gaza qui est sous contrôle du Hamas » et que « l’autorité de l’IAA ne s’étend donc pas sur ce territoire ».

Un historique à charge

Si ces événements ont fait autant de bruit médiatique, c’est aussi grâce à l’ONG israélienne Emek Shaveh qui scrute, sur les réseaux sociaux et sur le terrain, les atteintes au patrimoine, en Israël et dans les territoires palestiniens. Composée d’archéologues et de bénévoles des deux côtés de la frontière, Emek Shaveh a suivi de près l’affaire de l’entrepôt et a obligé l’IAA à faire une déclaration publique. Les dernières publications de l’ONG laissent penser que les archéologues ne sont pas convaincus par ces déclarations, d’autant que les autorités israéliennes ont un passif concernant le patrimoine de Gaza : Emek Shaveh et les archéologues palestiniens rappellent régulièrement que, lors de l’occupation de la bande de Gaza entre 1967 et 1993 (ou 2005 si l’on prend en compte le retrait définitif des troupes israéliennes), Israël a fouillé de nombreux sites et emporté les pièces découvertes sans autorisation. Plus le conflit actuel se prolonge, plus la guerre de communication autour du patrimoine va se renforcer.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°628 du 1 mars 2024, avec le titre suivant : Le patrimoine à Gaza, l’autre enjeu de communication

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