Samedi 15 décembre 2018

Le mois vu par: Roger Tallon

Designer

Le Journal des Arts

Le 1 juin 1995 - 821 mots

Né en 1929, Roger Tallon est le père, entre autres, du téléviseur portable Téléavia (1963), des montres Lip \"Match 2000\" (1973), des chaussures de ski Salomon et du train Corail (1974). Il se définit lui-même comme un designer industriel. Aujourd’hui partenaire d’Euro RSCG Design, où il dirige le département Design transport, Roger Tallon est responsable de plusieurs projets ferroviaires récents et à venir : l’Eurostar qui relie Paris à Londres, le TGV Duplex et le futur Météor. Pour Roger Tallon, le design est au point d’intersection des impératifs industriels, des objectifs commerciaux et des exigences de l’utilisateur. Il commente l’actualité du mois.

Le nouveau TGV Duplex, qui sera présenté à la presse le 21 juin, remplacera-t-il les anciens ?
Oui, le TGV Duplex, à deux niveaux, se substituera progressivement à l’ensemble des TGV actuellement en service. Pour prendre une image, on fait dans le rail ce qu’on a fait dans l’aviation. Progressivement, les Corail et les TGV vont être uniformisés aux couleurs de la SNCF, argent et bleu avec des portes de couleur.

Cette harmonisation n’est pas gratuite : avec l’Europe, on peut imaginer qu’il y aura bientôt des trains de compagnies concurrentes qui circuleront dans tous les pays. D’où la nécessité de pouvoir les différencier, comme on identifie immédiatement les avions d’Air France ou de la Lufthansa.

Quelles seront les caractéristiques du Météor, le futur métro parisien ?
Cette nouvelle ligne de métro "express", sans conducteur, sera inaugurée entre Madeleine et Tolbiac en 1997. Les stations seront très différentes puisqu’il y aura des portes palières sur les quais pour accéder au train : finalement, le Météor sera un ascenseur horizontal ! D’ici là, les Parisiens découvriront ce nouveau métro, dès la fin de l’année, sur la ligne Château de Vincennes-La Défense. Les rames y seront remplacées par le frère jumeau du Météor, auquel on a rajouté un poste de pilotage.

Comment avez-vous conçu les aménagements intérieurs ?
J’ai tenu à m’éloigner de la "tradition", en particulier dans deux domaines : l’intercirculation et la disposition des sièges. L’intercirculation, c’est-à-dire la possibilité de passer d’un wagon à l’autre, était déjà adoptée par les métros des capitales du monde entier. Nous étions les seuls à entretenir cette vieille tradition du chapelet de saucisses ! Dans le même esprit, je voulais rompre avec la disposition des sièges placés en travers, qui ménage des îlots où les gens sont complètement isolés et d’autres où ils sont complètement entassés.

Au départ, j’avais prévu une répartition équilibrée entre sièges perpendiculaires et parallèles, mais depuis, les "forces conservatrices" ont repris le dessus… Par ailleurs, je souhaitais employer des découpages de Matisse pour le revêtement des sièges. Sa famille s’y est malheureusement opposé.

Les designers d’aujourd’hui répondent-ils à vos préoccupations ?
Le design contemporain est mortifère, il me fait souvent penser à un champ où se serait écrasé un Boeing. Le design d’aujourd’hui, c’est la singularité. Certaines étoiles actuelles sont des artistes, pas des designers. Il y a toujours eu des créateurs de modèles, des dessinateurs d’objets, mais le design, c’est autre chose : c’est la rationalité dans la conception. La recherche du beau, c’est l’académisme, c’est les beaux-arts. Le beau n’a rien à voir avec le design.

Quelles sont les expositions qui vous ont récemment intéressé ?
Je reviens de Brême, où j’ai vu l’exposition, consacrée au design justement, que Jean Nouvel vient de mettre en scène dans le musée d’art contemporain. Il a fait ce qu’il ne fallait pas faire : mélanger le design aux œuvres d’art, ce qui n’a pas manqué de déclencher une polémique. J’étais à la conférence de presse : Nouvel a eu beau se justifier, ce n’était pas convaincant.

Vous avez travaillé avec César. Que pensez-vous de l’hommage qui lui est rendu à la Biennale de Venise ?
À mon avis, le meilleur de César est dans ses expansions. Dans un premier temps, j’ai regretté qu’il réalise de nouveau une compression, si monumentale soit-elle. Mais l’œuvre de César n’est-elle pas faite d’éternels retours ? Finalement, je ne considère plus que ce soit une erreur, tout au contraire, puisque l’écologie, le recyclage, la récupération sont aujourd’hui au cœur du débat.

Un récent rapport du ministère de la Culture est consacré aux "nouvelles formes de création" qui devraient émerger du multimédia. Croyez-vous en une quelconque "révolution cybernétique" ?
Mon travail est évidemment lié à l’"hyper-technologie" – j’ai participé par exemple à l’élaboration des avants-projets du minitel, dont j’ai d’ailleurs inventé le nom en 1980 –, mais je n’en fais pas une religion. Les résultats sont encore bien modestes. C’est surtout la perte de relation de plus en plus grande entre la réalité et la "virtualité" qui m’inquiète.

La guerre du Golfe en est un exemple frappant : pour une certaine frange de la population, complètement désensibilisée, le conflit avait pris le relais des jeux. Il ne faudrait pas que les gens oublient que le jour où on fera péter une bombe, ça va brûler, ce ne sera pas qu’un flash !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°15 du 1 juin 1995, avec le titre suivant : Le mois vu par: Roger Tallon

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