Mercredi 19 février 2020

Le mois vu par Jean-François Bodin, architecte

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1996 - 825 mots

Après avoir obtenu son diplôme d’architecte en 1974 et créé un studio d’architecture d’intérieur avec Andrée Putman en 1978, Jean-François Bodin monte sa propre agence en 1983. Lauréat du concours pour l’extension du Musée Matisse à Nice en 1987, il a remporté depuis toute une série de concours pour le réaménagement intérieur de plusieurs musées, à Paris (Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Musée des monuments français, Centre Georges Pompidou…) et en province (Cambrai, Tourcoing, Grasse, Honfleur, Aix-en-Provence, Nantes, Strasbourg……). Parallèlement à ces activités, il a signé nombre de scénographies d’expositions temporaires, ainsi que l’installation de plusieurs galeries parisiennes : Yvon Lambert, Claire Burrus, Ghislaine Hussenot… Il commente l’actualité du mois.

Que vous inspire le thème de la Biennale d’architecture de Venise : "L’architecte comme sismographe" ?
Vous êtes le premier à me l’annoncer, je n’oserais donc pas le commenter au pied levé ! Je sais simplement qu’il y a eu quelques grincements de dents et quelque tristesse après le choix de la sélection française. J’ai l’énorme défaut de ne pas "suivre" ma profession : je vois certainement plus de peintres que d’architectes !

Quel avis donneriez-vous pour la reconstruction du théâtre de La Fenice, à Venise ?
Je ne crois pas qu’il faille forcément refaire La Fenice à l’identique, si on la refait. La démarche devrait s’apparenter à celle adoptée récemment pour le Parlement de Bretagne, lui aussi détruit dans un incendie : beaucoup de choses seront refaites, d’autres seront changées. Essayons surtout de ne pas faire dire à La Fenice plus que ce qu’elle disait si bien avant l’incendie. Quand des architectes interviennent sur un bâtiment ancien d’une telle qualité, il y a toujours un risque de surenchère.

Que pensez-vous des décisions des jurys du Praemium Imperiale et du Pritzker Prize qui ont respectivement couronné Tadao Ando et Rafael Moneo ?
Ce sont deux grands architectes, aucun des deux jurys n’a fait de choix illégitime. Une des œuvres majeures de Moneo est, selon moi, son Musée national d’art roman à Merida. En outre, nous partageons un client ! J’ai en effet dessiné l’atelier de Barcelo à Paris, dans le Marais, et il a conçu un projet d’agrandissement pour son atelier de Majorque, pas encore réalisé.

Comment expliquer votre spécialisation "ès musées" ?
Il s’agit d’abord d’un intérêt personnel : le plaisir d’être en contact avec les œuvres. Avant d’imaginer une mise en espace, j’essaie toujours de comprendre la collection et ses conservateurs. L’important est de mettre en valeur les œuvres, de leur octroyer un maximum de visibilité. Trois personnes, dans l’ordre chronologique, m’ont vraiment appris dans ce domaine, sachant qu’un musée est aussi technique qu’un hôpital : Jean-Louis Froment, Suzanne Pagé et Henry-Claude Cousseau. Confrontés à un musée, beaucoup d’architectes accouchent de l’œuvre "définitive" de leur carrière… qui s’avère souvent être aussi leur cénotaphe. Sans doute du fait de mon expérience avec de nombreuses galeries, je ne me suis jamais laissé piéger.

Quelle est l’idée maîtresse qui doit présider au réaménagement d’un musée ?
Lui faire franchir le cap du temps le plus long possible. Lorsqu’une collectivité se donne les moyens d’un tel projet, ce n’est pas pour recommencer dix ans plus tard. Nous ne devons pas faire de propositions qui se démodent ou se dégradent trop rapidement.

Quelle différence y a-t-il entre une présentation temporaire et une présentation permanente?
L’une autorise tous les artifices, l’autre pas. Le souci de l’obsolescence de l’objet proposé n’est pas du tout le même. C’est d’ailleurs extrêmement dangereux pour une agence, pour quelqu’un qui a parallèlement une production d’architecte. Le risque pris pour une scénographie est très important par rapport à l’investissement… et au regard de ce que cela rapporte financièrement !

Achèterez-vous à la Biennale des antiquaires ?
Je ne suis pas intéressé par les objets ou les accumulations de meubles. C’est sans doute une déformation professionnelle liée à ma courte vie d’éditeur de mobilier. Si j’ai trois sous, j’achète plutôt un tableau qu’un meuble.

Vous êtes collectionneur d’art contemporain ?
Je ne le suis pas dans le sens où il n’y a pas chez moi la volonté de constituer une collection, avec sa logique ou sa démonstration. J’ai acheté un Ryman chez Yvon Lambert, mais à une époque où personne ne s’y intéressait. Toroni a créé une pièce dans notre appartement, mais nous n’en sommes pas propriétaires. Nous avons des œuvres de Blais et de Boltanski, mais j’ai aussi construit leurs maisons et leurs ateliers, à Vence et à Malakoff.

Avez-vous apprécié les expositions Bacon et Calder ?
Sachant que je réfléchis actuellement au réaménagement intérieur du Centre Georges Pompidou, et donc de la Grande Galerie, j’ai vu la rétrospective Bacon avec un regard très perverti… et nous avons été chargés de la mise en place de l’exposition Calder !

Comme vous avez été chargé de la scénographie de l’exposition "Nara" au Grand Palais ?
Ce qui va être présenté est incroyablement beau. Beaucoup d’œuvres n’ont même jamais été montrées à Tokyo ! C’est un grand cadeau que nous font les Japonais.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°28 du 1 septembre 1996, avec le titre suivant : Le mois vu par Jean-François Bodin, architecte

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