Dimanche 19 janvier 2020

BD

Le Festival d’Angoulême se réforme à petits pas

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016 - 1231 mots

Le médiateur nommé pour apaiser les tensions au sein du festival de bande dessinée et réformer sa gouvernance a annoncé et mis en œuvre ses premières recommandations.

ANGOULÊME - Où va le Festival d’Angoulême ? C’est le sujet sur lequel planche depuis avril dernier Jacques Renard, médiateur nommé par le ministère de la Culture et de la Communication, après des mois houleux pour un festival devenu un rendez-vous incontournable dans le paysage mondial de la bande dessinée. « La Mecque de la BD » commente Laurent Mélikian, journaliste spécialisé. Ce sont les diverses bévues commises lors de l’organisation de la 43e édition du festival, en janvier dernier, qui ont mis le feu aux poudres, dans un contexte déjà tendu.

Couacs en série
Premier couac : l’absence de femmes parmi les trente nommés au Grand Prix déclenche l’ire du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, et de nombreux auteurs, provoquant un important battage médiatique. « Une erreur qui touche au champ symbolique », reconnaît aujourd’hui Franck Bondoux, délégué général du Festival d’Angoulême. Une cérémonie de remise des prix Fauve, à l’humour plus que douteux, achève de faire monter les tensions. Le 23 février, les principaux éditeurs de BD, regroupés au sein du Syndicat national de l’édition (SNE) ou du Syndicat des éditeurs alternatifs (SEA) menacent de boycotter l’édition 2017, si une « refonte radicale » n’était pas engagée « dans les meilleurs délais ». Ils pointent du doigt les faux-pas de l’édition 2016, mais aussi le mécontentement des auteurs vis-à-vis de l’organisation, la baisse de la fréquentation ou l’opacité de la sélection des prix. Le 11 mars, les Indignés de la BD, qui se décrivent comme un « mouvement informel de citoyens, d’acteurs culturels et économiques », publient à leur tour un communiqué cinglant mettant directement en cause le délégué général du festival, avec l’intitulé « Pourquoi M. Bondoux doit partir », mentionnant entre autres la mauvaise qualité des expositions, l’opacité dans l’utilisation des subventions (2 millions d’euros soit près de 50 % du budget) ou un manque de vision éditoriale.

Mais ces derniers événements n’avaient fait qu’exacerber un contexte général délétère. L’un des points de crispation était le contrat de concession liant depuis 2007 l’association du festival FIBD et la société privée organisatrice 9e Art , un mariage qui s’est révélé houleux. Plusieurs acteurs avaient publiquement manifesté leur désaccord avec son renouvellement au printemps 2015, à l’approche de la date d’échéance du contrat. La crise avait alors éclaté en juillet, alors que la dénonciation dudit contrat, qui ne respectait pas les formes, n’avait pu empêcher une reconduction tacite pour dix ans.

« 9e Art s’est autorenouvelée pour dix ans, sans appel à projet ni mise en concurrence », tempête Laurent Mélikian. Les tensions politiques n’étaient pas en reste, d’une part entre les collectivités locales contributrices entre elles (Ville d’Angoulême, Communauté d’agglomération du Grand Angoulême, Département de la Charente et Région Nouvelle Aquitaine) et d’autre part avec la société 9e Art . L’un des derniers épisodes de ce feuilleton était l’annonce en octobre 2015 du maire d’Angoulême Xavier Bonnefont (LR) de « reprendre en main le festival » et de baisser les subventions : des prises de position largement dénoncées comme une volonté de contrôle de la manifestation. « Le contexte était très tendu, administratifs et financeurs ne cessaient de se tirer dans les pattes », résume un connaisseur du secteur.

Querelles de pouvoir

Le festival n’aurait-il pas été victime de son succès ? Christian Mattiucci et Sébastien Cornuaud, représentants de l’association des auteurs de BD, AdaBD sont plus explicites : « Le festival prenant une place de plus en plus importante, il a fallu réformer son mode de fonctionnement un peu artisanal. C’est ainsi que s’est fait le choix d’un prestataire spécialiste de l’événementiel, 9e Art . L’association FIBD a regretté par la suite de perdre la main, ce sont ainsi les tensions entre responsables des différentes structures et les problèmes de politique locale, qui ont mené à cette crise. » Un connaisseur du dossier ajoute : « la gouvernance actuelle s’est retrouvée totalement dépassée ». Par ailleurs, sous l’effet de son rayonnement accru, le festival est devenu une caisse de résonance pour les difficultés que connaissent les auteurs, malgré la croissance économique du secteur de la BD. Le rapport des États généraux de la BD soulignait en janvier 2016 leur précarisation. « Cet événement cristallise toutes les frustrations à l’œuvre dans le milieu, notamment du côté des auteurs, qui sont dans une forme de paupérisation », confirme Jean-Louis Gauthey, éditeur et représentant du Syndicat des éditeurs alternatifs. De son côté, le délégué général Franck Bondoux, au cœur des diverses polémiques, voit dans « le festival l’un des premiers événements culturels français, que l’on compare à Cannes ou Avignon. La polémique est consubstantielle à ce type de manifestations ». Il ajoute que « le festival était ainsi l’objet de “luttes de pouvoir de différentes natures” ».

Les permières pistes du médiateur

Réclamée par plusieurs parties, la médiation du ministère de la Culture – contributeur à hauteur de 10 % des 3,5 millions d’euros de budget – s’est ainsi imposée. Jacques Renard a reçu depuis le mois d’avril des dizaines d’interlocuteurs et notamment les représentants des éditeurs (SEA et section BD du SNE), des auteurs (Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme et Syndicat national des auteurs et des compositeurs, section BD) et enfin des États généraux de la bande dessinée. Cette démarche, critiquée à plusieurs égards, « a le mérite de mettre les différentes parties autour d’une même table », reconnaît Jean-Louis Gauthey du SEA. L’essentiel a aussi été sauvegardé : l’édition 2017 du festival est confirmée, malgré un important retard dans sa préparation. Un point d’étape du médiateur divulgué mi-juillet met en avant deux mesures.

D’une part, la gouvernance contestée du festival commence à se réformer et les attributions  de 9e Art  se voient encadrées : une association de préfiguration est en voie de constitution, réunissant les partenaires publics, les organisations professionnelles du secteur et les diverses institutions liées à la BD à Angoulême. C’est cette structure, dotée d’une convention d’objectifs et de moyens, qui recevra les subventions et qui pourrait, à terme, prendre la forme d’un Groupement d’intérêt public. « Cela crée une usine à gaz un peu inévitable. Mais la médiation a surtout abouti à reconduire 9e Art  sans mise en concurrence », commente Laurent Mélikian. « Si le contrat avec 9e Art  n’a pas été dénoncé, les décisions devraient désormais être prises de manière plus claire », note de son côté Jeanne Puchol, du Collectif des créatrices de BD contre le sexisme.

D’autre part, pour aborder les questions liées à la ligne éditoriale, un comité de concertation a été créé. Première avancée dans ce domaine, « la parité homme/femme dans les jurys et comités est désormais actée. Mais c’était l’une des choses les moins difficiles à faire », explique Jeanne Puchol. Restent aujourd’hui en suspens de nombreuses questions : juridiques, éditoriales, liées à l’intégration du grand public, au rayonnement hors période de festival, à l’éventuelle mise en place d’un porte-parole… La place des auteurs est au cœur des réformes à venir. « Nous aimerions travailler à un meilleur accueil des auteurs, pour qui le festival doit également devenir un moment festif », demandent les représentants d’AdaBD. Franck Bondoux concède : « Il y a toutes sortes de champs d’optimisation possibles, et notamment celui de retravailler le lien de proximité avec les auteurs. Il y a aujourd’hui 2 000 auteurs accrédités, ce n’est pas la même chose que 50. » Les chantiers sont nombreux et chacun s’interroge sur ceux qui pourront avancer avant la fin de la médiation, prévue en novembre. En attendant l’édition 2017 qui devrait être celle de la transition, Franck Bondoux note, amusé : « Tout le monde revient, y compris des gens qui n’étaient pas là depuis quelques années. »  

Légende photo

La cité de la Bande Dessinée, Angoulême, vue de la passerelle Hugo Pratt. © Photo : Philippe Métifet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Le Festival d’Angoulême se réforme à petits pas

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