Vendredi 6 décembre 2019

Restitutions

œuvres spoliées

Le fantôme de « l’alchimiste » de Téniers hante un musée américain

Par Philippe Sprang · Le Journal des Arts

Le 7 mai 2018 - 1256 mots

ETATS-UNIS

Un tableau de la collection Schloss spoliée par les nazis se retrouve dans les mains d’un collectionneur américain après avoir fait un séjour dans un musée des sciences à Philadelphie.

Téniers le Jeune (1610-1690), Alchimiste chauffant un récipient
Téniers le Jeune (1610-1690), Alchimiste chauffant un récipient, huile sur toile, ancienne collection Schloss

Le tableau de Téniers le Jeune (1610-1690), représente un homme barbu d’une cinquantaine d’années environ, qui active un soufflet devant un four faisant rougir les braises d’une cheminée afin de faire chauffer un pot. Autour de lui, des fioles et des grimoires, et en arrière-plan, deux hommes, dont l’un est assis, semblent échanger leurs expériences. Lorsqu’il passe en vente à Londres chez Sotheby’s en décembre 1990, le tableau s’intitule Un Alchimiste dans son atelier. Et lors de sa réapparition douze ans plus tard, dans un musée de Philadelphie, il est devenu Alchimiste faisant chauffer un pot.

Avant qu’il ne soit volé par les nazis en 1943, ce tableau de la collection Schloss avant la guerre était accroché au-dessus d’un piano dans l’une des galeries de l’hôtel particulier des Schloss du 38, avenue Henri Martin, à Paris. Autour de ce tableau, d’autres maîtres flamands et hollandais. Sur la droite, Un âne dans le paysage de Philips Wouwerman ; un peu plus haut, Le hêtre mort de Jacob Ruysdael ; et juste au-dessus, les connaisseurs pouvaient reconnaître Portrait de femme au livre attribué à Gabriel Metsu. Le tableau de Téniers, lui, s’appelait alors tout simplement L’Alchimiste.

Le catalogue de la Chemical Heritage Foundation

En cette fin juin 2002, l’heure est aux festivités à la Chemical Heritage Foundation (CHF). Cette institution de Philadelphie fait la promotion de la chimie et de son histoire, elle fête ses 20 ans d’existence. Entre discours, petits fours et décorations honorifiques, les 250 invités peuvent découvrir des peintures sur l’alchimie, pour beaucoup des peintures hollandaises du XVIIe et XVIIIe ainsi que des gravures. Ces œuvres d’art doivent rejoindre, le temps de l’aménager dans l’immeuble, le Roy Eddleman Research Museum, du nom d’un des philanthropes. L’homme d’affaires a fait fortune dans la chimie avec sa société Spectrum Laboratories. La CHF vient d’ailleurs de publier Transmutations :Alchemy in Art : selected works from the Eddleman and Fisher Collections at the CHF. Dans l’ouvrage, la page 12 est illustrée par Alchemist heating a pot, une huile sur bois du XVIIe de David Téniers le Jeune. Et les invités devront cependant s’en tenir à cette reproduction, l’original, lui, a été discrètement récupéré par son propriétaire.

De fait le tableau ressemble furieusement à l’un de ceux de la collection Schloss volé par les nazis en 1943. Lloyd DeWitt, spécialiste de la peinture flamande du XVIIe siècle explique : « J’ai travaillé un an de septembre 2001 à août 2002, j’étais la moitié du temps au Philadelphia Museum of Art et l’autre moitié du temps au CHF. On a fini de travailler sur le livre à la fin 2001. » Alors que la publication est sous presse, il poursuit son travail de recherche de provenance de la collection tant de celles de Roy Eddleman que de celle de Fisher, autre donateur. Il doit rendre son travail au terme de son engagement en août. C’était sans compter un contretemps : en janvier 2002 un dossier de provenance est porté de toute urgence à la connaissance de la direction du CHF. Le seul dans ce cas. Celui du Téniers ? La recherche de provenance a-t-elle révélé le passé funeste de l’œuvre et de la collection ? Selon lui, le tableau a été retiré par le propriétaire avant son départ en août 2002.

Lloyd DeWitt refuse de répondre et de communiquer des informations relatives au tableau. « Les conservateurs ont un devoir de confidentialité à l’égard des collectionneurs et des collections privées. C’est une question d’éthique. » Surprenant, car dans l’ouvrage, le tableau contient dans sa légende le numéro FA.00-03-07 et comme il est précisé page 5 « la numérotation FA correspond au numéro d’acquisition de CHF ». En clair, il appartient à la fondation. Pourquoi l’indiquer si ce n’est pas le cas ?

Lloyd de Witt n’explique pas l’attribution de ce numéro, mais précise que le tableau était en fait en dépôt et non la propriété de la fondation. On peut raisonnablement en déduire que Roy Eddleman s’apprêtant à effectuer une donation, la Fondation a pu anticiper le don dans le catalogage des œuvres. Voilà qui expliquerait aussi un travail de recherche de provenance préalable. Du reste, dans l’avant-propos qui figure dans l’ouvrage, le président de la CHF évoque « (…) la magnificence des collections Eddleman et Fisher que la CHF est maintenant privilégiée de posséder. » Il poursuit, « cette publication célèbre et annonce la création du Musée de recherche Roy Eddlleman».

De nombreuses questions en suspens

Contactée, la fondation qui depuis le mois de février dernier porte le nom de Science History Institute, explique par la voix de la directrice de son musée, Mrs Erin McLeary que le tableau était « un prêt au CHF entre 2002 et 2003, qu’il n’a jamais fait partie de la collection ». Elle nous explique que d’autres œuvres qui n’appartenaient pas à la fondation portaient, elles aussi, cette numérotation et que certains des tableaux illustrant le catalogue n’appartenaient pas tous à la fondation à ce moment-là. Et bien que cela soit en complète contradiction avec ce qui est écrit dans le catalogue. Elle ne s’explique pas les raisons de cette numérotation dont elle n’a pas trouvé d’explication dans les archives à ce jour. Il reste beaucoup de questions en suspens, car la directrice ne peut commenter les éléments du contrat qui lient la fondation au prêteur.

Roy Eddleman a-t-il retiré d’autres peintures ? Pourquoi avoir lancé une enquête de provenance sur des œuvres d’art qui étaient simplement en dépôt ? Quand ils ont appris la provenance de l’œuvre, y a-t-il eu des réunions, des décisions prises par la direction de la fondation ? Ont-ils prodigué des conseils à Roy Eddleman ? L’inviter par exemple à prévenir les héritiers Schloss, voire à rendre le tableau ? Erin McLeary ne peut rien dire.

En dépit de nos demandes répétées, elle ne nous a pas communiqué les coordonnées de M. Roy Eddleman ni celles de ses conseillers ou avocats. A-t-il acquis le tableau le 12 décembre 1990 à Londres lors de la vente chez Sotheby’s ? La maison anglaise disperse alors les biens d’une énigmatique« lady » nous apprend le catalogue de vente qui indique comme provenance « Adolphe Schloss 1908 ». À ce moment-là, il est difficile d’ignorer que des doutes existent sur la provenance des tableaux Schloss. Deux mois plus tôt, Portrait du Pasteur Tégularius de Frans Hals de la collection Schloss a été saisi par l’Office central de répression contre le vol d’œuvres d’art à la Biennale des antiquaires à Paris sur le stand du marchand new-yorkais Newhouse Galleries. Roy Eddleman est-il toujours en possession de L’Alchimiste faisant chauffer un pot ? Est-ce bien le tableau de la collection Schloss comme nous le pensons ? Dans sa base de données, l’organisme américain ERR project, qui recense les œuvres d’art pillées en France par les nazis indique que L’Alchimiste de Téniers de la collection Schloss se trouverait dans une collection privée aux États-Unis.

Roy Eddleman a vendu sa société Spectrum Laboratories voilà deux ans, mais le site internet Spectrumlabs.com continue de proposer des reproductions de certaines peintures de la collection Eddleman pour 11 $, parmi lesquelles le tableau de Téniers le Jeune. À défaut d’être récupéré par les héritiers Schloss, le tableau a au moins récupéré son nom : L’Alchimiste.

À ce jour, plus de 160 tableaux de la collection Schloss sont toujours manquants sur les 333 tableaux que comptait la collection au moment de sa saisie par les nazis.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°500 du 27 avril 2018, avec le titre suivant : Le fantôme de « l’alchimiste » de Téniers hante un musée américain

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