Samedi 24 février 2018

Las Vegas : banco au musée

« Je gagne 10 dollars au poker, le prix de mon billet d’entrée »

Le Journal des Arts

Le 29 juillet 2008

Ouvert à Las Vegas en octobre 1998, le complexe hôtelier du Casino Bellagio comprend un musée d’art moderne et contemporain ainsi que des galeries de peintures au sein de ses divers restaurants. Environ 2 000 visiteurs y admirent chaque jour les chefs-d’œuvre de Renoir, Cézanne, Van Gogh, Manet, Picasso, Miró, De Kooning, Lichtenstein ou Pollock rassemblés par son propriétaire, Steve Wynn. Des salles de jeux au musée, une visite guidée.

LAS VEGAS - Lundi, 14h50. L’attente au guichet de la Bellagio Gallery of Fine Art est courte ; il n’y a que sept personnes devant moi. Je paye mon billet – 10 dollars (environ 60 francs) – la location d’un audio-guide – 4 dollars –, et me dirige vers l’entrée, m’attendant à découvrir des salles d’exposition désertes. Quelle n’est pas ma surprise lorsqu’un agent de sécurité me barre le passage : ma réservation est valable à partir à 16h15 seulement. Il me reste donc une heure et demie à tuer. Par chance, les occupations ne manquent pas au Casino Bellagio. Il me vient même à l’esprit que le propriétaire du complexe hôtelier et collectionneur d’art Steve Wynn avait peut-être prévu cette réaction.
15h. Dufy fait office de saint patron du baccarat : deux marines ornent les murs de la salle. Je gagne 10 dollars au poker-vidéo, le prix de mon billet d’entrée. Puis, me souvenant de l’objet de ma présence ici, je regarde ma montre et décide qu’il est temps de m’éloigner des salles de jeux.

15h20. J’erre à travers l’hôtel où, j’en suis sûr, on peut voir plus d’œuvres d’art que dans la galerie permanente. Dans le hall, je découvre une imposante sculpture florale en verre de Dale Chihuly, qui occupe pratiquement tout le plafond. Les restaurants, traditionnels points forts des casinos, sont plutôt chers, mais la présence d’une grande partie des collections en justifie le prix. Toutes les pièces exposées sont à vendre, tout comme dans la galerie d’art. Ainsi, au “Picasso”, le restaurant spécialisé dans la cuisine méditerranéenne française, on peut dîner parmi un remarquable assortiment de peintures, dessins et céramiques de l’artiste.

16h15. C’est enfin à mon tour de pénétrer dans le musée. Je mets en marche mon audio-guide – la visite est commentée par Steve Wynn en personne –, et traverse les salles, pas aussi désertes que je l’avais imaginé. On dirait des annexes du casino : pas de lumière naturelle, des murs sombres, des effluves de cuisine mêlés aux odeurs familières des salles de jeux, le même type de personnes... Si ce n’est que je me trouve très vite nez à nez avec Cézanne, Renoir, Pissarro et Manet. Tous en pleine forme. Le parcours de l’exposition est plus ou moins chronologique, mais les espaces sont minuscules. Peut-être aurait-il été plus intéressant de présenter les tableaux par thèmes : ainsi, les portraits de femmes – Dora Maar par Picasso (1942), la Paysanne de Van Gogh (1890) et Mademoiselle Lemaire par Manet (1880) – auraient pu évoquer l’évolution de la représentation de la beauté au fil du temps.

Des choix prudents
À n’en pas douter, Steve Wynn a collectionné des peintures et des sculptures qui trouveraient leur place dans n’importe quel musée, et, en les exposant, il apporte quelque chose au joueur moyen ainsi qu’aux résidents de Las Vegas. Toutefois, je ne peux m’empêcher de penser qu’il aurait fait un beau geste en donnant certaines œuvres à son voisin, le musée de Las Vegas, dont l’espace d’exposition de 1 400 m2 “correspond, selon ses directeurs, aux normes du Smithsonian”.

Devant un portrait de Paul Guillaume par Modigliani, je pense à la déclaration du marchand citée dans le catalogue : l’artiste vivait “sentimentalement, violemment, par à-coups, sans compter”. Je suppose qu’à l’époque, ni Modigliani, ni son modèle n’espéraient tirer un gros profit de ce tableau. Je me prends alors à rêver que l’impresario Steve Wynn prenne davantage de risques. Plutôt que de jouer la prudence dans un domaine où l’art est une valeur sûre à haut rendement, ne pourrait-il pas miser aussi un peu sur des artistes émergents qui seront peut-être les maîtres de demain ?
Malheureusement, il ne semble pas privilégier cette voie. L’année dernière, au cours d’une vente chez Sotheby’s, le collectionneur a délaissé Jasper Johns et Giacometti au profit de Rembrandt et Rubens. Du premier, il a acquis un Portrait d’homme barbu en habit rouge et, du second, la Tête de saint Jean-Baptiste présentée à Salomé, afin de satisfaire les goûts assez traditionalistes de ses visiteurs et clients.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°81 du 16 avril 1999, avec le titre suivant : Las Vegas : banco au musée

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