Vente aux enchères

L’art précolombien diabolisé

Saisie conservatoire à la demande de l’Argentine d’un masque Tafi précolombien vendu sur désignation à Paris.

Le Journal des Arts

Le 17 juin 2008

« Je ne me laisserai pas faire », lance Nathalie Mangeot. La commissaire-priseur de la maison parisienne Gaïa dirigeait une vente d’art précolombien le 27 mai à la Fondation Dosne-Thiers, non loin de l’hôtel Drouot. Elle a vu la pièce phare de sa vacation emportée par les policiers de l’Office central de lutte contre le trafic des Biens Culturels (OCBC) le matin de sa vente.

Masque Tafi© SVV Gaïa

PARIS - Il s’agissait d’un rare masque anthropomorphe stylisé en pierre sculptée Tafi, du nord-ouest de l’Argentine, datant de 100 à 300 après J.-C. Il était pourtant d’une provenance irréprochable. Il avait été collecté entre 1935 et 1940 par un professeur de paléontologie de l’université de la Plata (Argentine), rapporté en Europe en 1950 par un diplomate français qui en avait fait l’acquisition et conservé depuis dans la famille.
Dix jours avant la vente, Nathalie Mangeot recevait plusieurs demandes de retraits de lots de la part d’ambassades de pays d’Amérique latine (Équateur, Pérou, Mexique, Colombie, Costa Rica et Argentine). Depuis trois ans, les maisons Artcurial, Binoche, Christie’s et Tajan connaissent ce genre d’interventions, aboutissant parfois à des procédures et, surtout, à un net ralentissement des ventes publiques d’art précolombien en France. Sous la pression des pays « sources », l’OCBC a effectué auprès de la SVV Gaïa une vérification des provenances de l’ensemble des pièces revendiquées comme faisant partie du patrimoine culturel national, sans trouver à redire. Néanmoins, la République d’Argentine a poursuivi son action, en assignant Gaïa en référé le 23 mai, afin de s’opposer à la vente du masque. Remarquée par plusieurs amateurs éclairés, cette pièce majeure de culture Tafi devait faire l’objet d’une préemption du Musée du quai Branly à Paris. Par ordonnance en référé en date du 26 mai, le président du tribunal de grande instance de Paris a débouté la République d’Argentine de toutes ses demandes en estimant que la provenance de ce masque s’avérait parfaitement régulière au regard des lois et conventions internationales et l’a condamné, en outre, à payer la somme de 2 500 euros au titre du remboursement des frais irrépétibles. N’ayant pas dit son dernier mot, l’Argentine a saisi les autorités françaises d’une demande d’entraide internationale par le truchement d’une commission rogatoire internationale qui a, en moins de 24 heures, abouti à la saisie de cet objet dans l’attente des conclusions de l’instruction. « Compte tenu de la régularité des éléments de provenance dont bénéficie cette œuvre ainsi que de la décision intervenue, j’ai décidé d’offrir aux enchères ce masque sur désignation, après avoir informé les acquéreurs potentiels que cette vente était conditionnée à l’action de la République d’Argentine », précise la commissaire-priseur, faisant fi des tracts comminatoires distribués en salle des ventes par des représentants de l’ambassade. Le masque a été adjugé 150 000 euros, dans son estimation, à un particulier. Les musées n’ont pas réagi. À suivre...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°284 du 20 juin 2008, avec le titre suivant : L’art précolombien diabolisé

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