Lundi 16 septembre 2019

« Ancrer le LAM dans une vision européenne »

L'actualité vue par Sophie Lévy, conservatrice-directrice du LAM

(Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut)

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 7 septembre 2010 - 1383 mots

Après trois ans de fermeture, le LAM (Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, à Villeneuve d’Ascq) rouvre ses portes au public le 25 septembre avec une nouvelle extension signée Manuelle Gautrand (lire p. 14). Nommée au printemps 2009, sa directrice Sophie Lévy s’est fait connaître en dirigeant le Musée d’art américain de Giverny, devenu Musée des impressionnismes en 2010. Conservatrice du patrimoine, elle a fait ses premières armes au Musée des beaux-arts de Dijon. Sophie Lévy commente l’actualité.

Comment la transition s’est-elle faite de l’univers duveteux du Musée d’art américain de Giverny, géré par la Terra Foundation for American Art, à une institution publique ?
Cette expérience du musée américain était assez intense, exaltante, passionnante, mais je n’ai jamais eu la sensation d’être dans un cocon ! Cela dit, le métier est exactement le même et je ne vis pas cela comme un choc. La plus grosse différence est l’importance de l’équipe. J’ai moins les mains dans le cambouis et le travail de représentation est beaucoup plus important. Le musée étant adossé à une grande communauté urbaine, les fonctionnements administratifs diffèrent évidemment de ceux d’une fondation américaine. Cela m’a demandé un petit temps d’adaptation, même si j’étais dans ma propre culture. La fondation nécessitait un travail de gymnastique interculturelle passionnant mais constant. 

Comment avez-vous vu la reconversion du musée de Giverny en Musée des impressionnismes ? Dans la mesure où la fondation avait décidé de se désengager, c’était vraiment la meilleure solution possible. Celle-ci était logique par rapport au territoire : le site resterait ouvert et le lieu garderait une essence patrimoniale. Je pense que c’est une réussite. Cela dit, je garde un peu mes distances. Tout cela appartient au passé. 

Étiez-vous familière du musée de Villeneuve d’Ascq avant sa transfiguration ?
Non seulement j’étais familière, mais j’étais amoureuse de ce musée depuis très longtemps ! Quand [la directrice] Joëlle Pijaudier-Cabot est partie [en 2007], je savais que je postulerais. J’adorais les collections, qui correspondent en partie à ma spécialisation sur les avant-gardes de la première moitié du XXe siècle et la question des échanges. Mais j’aimais surtout le lieu. J’avais le sentiment que l’on ne pouvait pas y être malheureux. Il suscite quelque chose de très apaisant, aussi bien pour les visiteurs que pour les gens qui y travaillent, et l’expérience ne m’a pas détrompée. 

Comment avez-vous insufflé votre touche personnelle à un musée au projet scientifique établi et aux travaux d’extension quasiment achevés ?
C’est une situation finalement assez courante : on hérite d’un état des lieux auquel on n’a pas participé. J’ai passé un temps certain à écouter, à regarder, à absorber toutes sortes d’informations émanant du musée, de l’équipe, du lieu, du territoire, de l’environnement politique, pour essayer d’en comprendre le plus profondément possible les tenants et les aboutissants. Le métier de directeur est certes d’impulser des choses nouvelles, mais à partir d’un terreau préexistant. La première chose que j’ai apportée est un regard extérieur et donc plus lucide, mais aussi des mots pour donner un sens et une visibilité à ce qui était en train de se faire, pour l’équipe comme pour l’extérieur. Un sens à partir duquel on dessine des lignes de développement futur. 

Quelles sont ces lignes ?
Le LAM est un musée frontière. Dans son architecture, très peu française. Dans sa situation géographique, bien plus proche de la Belgique et de la Grande-Bretagne que du centre de la France. Et dans son sujet : sa collection d’art moderne pourrait tout à fait s’ouvrir sur les échos internationaux qu’ont pu avoir les mouvements d’avant-garde parisiens, tandis que l’art brut n’a jamais été défini comme un art national. Le LAM n’a pas de raison d’être axé sur la France ; pour moi, il est tourné vers l’Europe du Nord. Mon souhait est d’ancrer ce musée dans une vision européenne, voire occidentale, à la fois sur le plan des collections, des expositions et de son fonctionnement, en travaillant avec un réseau de musées d’art moderne en Europe, qui ont des similarités en termes de préoccupation, de taille et de collection. 

Comment envisagez-vous l’équilibre entre les trois collections (art brut, art moderne et art contemporain), notamment en termes d’acquisitions ?
Le LAM reste un musée du XXe siècle et du XXIe siècle avec un éclairage sur l’art brut. Nous ne cherchons pas à définir une ontologie de l’art brut, mais à regarder toutes les passerelles entre l’art du XXe siècle et, pourquoi pas, l’art contemporain. Au LAM, tant dans le projet scientifique et le travail architectural et muséographique, on se situe dans une rupture totalement assumée de la manière de présenter l’art brut. On cherche à extraire ces œuvres de leur contexte de création et à magnifier leurs qualités esthétiques. Nous avons renforcé la présence du surréalisme par des dépôts du Musée national d’art moderne, du Musée de Saint-Étienne, de la Fondation Giacometti. Et toute la salle autour de L’Hourloupe nous est prêtée par la Fondation Dubuffet. Nous avons également le projet de faire réaliser, dans le parc, une sculpture monumentale de Dubuffet, Le Déploiement aux trois arbres, qui irait se placer à la jonction des deux bâtiments. Cette idée de passerelle aura une grande influence sur la manière de développer nos collections. 

Quels efforts fournissez-vous pour attirer les publics frontaliers de Grande-Bretagne et de Belgique ?
Il est frappant de voir à quel point des mondes si proches ne se côtoient pas du tout. Il y a un gros effort à faire sur la presse étrangère, sur le flux touristique, pour améliorer la notoriété de ce musée tout à fait insuffisante en dehors de nos frontières. J’essaie d’instiller cette ouverture à tous les niveaux du musée, pour qu’elle entre dans les habitudes. C’est un travail de longue haleine, mais qui finira par porter ses fruits. La fréquentation avant fermeture [120 000 visiteurs en moyenne ; 200 000 visiteurs sont désormais attendus chaque année] était essentiellement composée de visiteurs du Pas-de-Calais, soit entre 85 % et 90 %, contre à peine 5 % d’étrangers. Je suis convaincue que l’on peut faire beaucoup mieux. 

Dans le cadre de la baisse des subventions publiques, vos budgets ont-ils été réduits depuis votre arrivée ?
On ne peut pas dire qu’ils ont diminué dans le sens où le musée a assez radicalement changé de dimension – en termes de personnel, de surface et donc de budget. Nos négociations avec la communauté urbaine ont porté sur le budget de fonctionnement d’un nouveau musée, donc on ne peut pas parler de réduction. Bien au contraire, dans la perspective de réouverture, il y a eu une progression mécanique de ce budget. Il faut rendre hommage à la communauté urbaine et même à la région pour leurs efforts soutenus pour la culture. 

Percevez-vous l’inauguration récente du Centre Pompidou-Metz et l’ouverture prochaine du Louvre-Lens comme une source de concurrence ou de saine émulation ?
Nous sommes partenaires de facto avec le Centre Pompidou-Metz, car nous avons prêté des œuvres à Laurent Le Bon [son directeur]. Un musée de collections comme le LAM est très complémentaire d’une Kunsthalle telle le Centre Pompidou-Metz, d’où l’intérêt de collaborer et s’entraider. Le Louvre-Lens est, lui, le dernier élément d’une longue série développée par une région qui n’a eu de cesse d’être active sur le plan patrimonial et culturel. On a pris conscience, à cette occasion, que le « plus » ne créait pas le « moins », mais au contraire une image de dynamisme culturel. Le stade de saturation est loin d’être atteint, et cet ensemble de musées crée une carte de collections complémentaires où aucune n’empiète sur le terrain de l’autre. Qu’il s’agisse de la Piscine à Roubaix, du Palais des beaux-arts de Lille, du LAAC à Dunkerque… tous ces musées jouent leur note et créent un dynamisme porteur. Enfin, les conservateurs des musées de la région ont cette formidable tradition de travailler ensemble, que je n’ai vue nulle part ailleurs. 

Quelle exposition vous a-t-elle le plus marquée récemment ?
« À toutes les morts, égales et perdues dans la nuit », en ce moment au Grand-Hornu [Belgique], est une exposition poignante qui m’a bouleversée tant par sa beauté que par sa puissance. Cela faisait longtemps que je n’étais pas sortie d’une exposition avec un tel sentiment. Le plus étonnant est que personne n’en parle en France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°330 du 10 septembre 2010, avec le titre suivant : L'actualité vue par Sophie Lévy, conservatrice-directrice du LAM

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