Mercredi 21 février 2018

Entretien

L’actualité vue par Odile Decq, architecte

« Faire du Macro à Rome une place publique »

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2010

Architecte de l’extension du Musée d’art contemporain de Rome, Odile Decq expose à l’Espace Louis-Vuitton à Paris.

L’architecte Odile Decq inaugure le 27 mai le bâtiment du Macro, Musée d’art contemporain de Rome. Directeur général de l’École spéciale d’architecture, elle est aussi à l’affiche de la prochaine exposition à l’Espace culturel Louis Vuitton, Paris. Odile Decq commente l’actualité.

Vous inaugurez bientôt le Macro, musée d’art contemporain de la Ville de Rome. Le chantier est-il terminé ?
Nous inaugurons le musée le 27 mai, mais cela ne veut pas dire qu’il est totalement fini. Il l’est à 90 %. En le revisitant récemment, j’ai découvert que j’en étais assez contente. J’ai réussi à concevoir une promenade qui donne en permanence l’envie de s’arrêter pour découvrir de nouveaux points de vue. Pour moi, un musée est un parcours que les visiteurs peuvent prendre à leur manière, qui permet d’aller à la découverte. Un musée d’art contemporain est en endroit où l’on va à la découverte de quelque chose. Il y a au Macro suffisamment de possibilités de déambulations, notamment grâce aux passerelles, qui permettent au visiteur d’avoir d’autres points de vue que ceux qu’on lui imposera.

Quel était votre parti pris pour ce musée ?
Nous sommes dans la ville de Rome, il fallait donc avancer masqué, ne pas tout dire pour faire en sorte que le projet passe. Nous avions l’obligation de garder deux façades sur la rue, tout en refaisant le monde à l’intérieur. Le parti pris a été d’ouvrir ce site d’une surface de 3 000 m2. J’ai fait du toit une terrasse comme on en trouve partout à Rome. Je voulais en faire une place publique dans un quartier où il n’y en a pas. On peut traverser le lieu sans nécessairement rentrer dans le musée, tout en donnant envie d’y entrer.
Le musée est tenu entre deux surfaces qui sont la suite de l’espace public.
La question était : comment faire un musée d’art contemporain ? Je me suis souvenue d’une lecture, une discussion entre Kendell Geers, Daniel Buren et Nicolas Bourriaud. On demandait à Buren si un musée d’art contemporain devait être une boîte blanche neutre. Il répondait : « Pas nécessairement. Il faut aussi que l’espace résiste à l’artiste. Il ne faut pas que la forme soit nécessairement une boîte. » J’ai ainsi proposé des salles d’exposition qui restent assez neutres, tandis que le foyer est un espace noir, et l’auditorium, rouge. Au-dessus, la fontaine participe aux deux espaces publics.

Avez-vous été confrontée à des surprises ?
Quand on a creusé, nous avons trouvé deux choses. La première, c’est une carrière de pierre romaine dans laquelle on voit l’impact de l’outil sur la pierre. Elle a été conservée dans le parking. Plus loin, on a découvert une fontaine du XVIIIe siècle que les autorités ont décidé d’enlever. En Italie, il est très difficile de construire. C’est Manfredo Tafuri qui, dans les années 1970 à l’université de Bologne, a commencé à dire aux architectes qu’il fallait revenir à l’histoire. Il a gelé la possibilité de création en architecture en Italie. Cela a fabriqué le postmodernisme tout d’abord, et ensuite la réification qui enlève toute possibilité aux architectes de construire dans la Péninsule.

À Rome s’ouvre en même temps le MAXXI de Zaha Hadid. Deux femmes inaugurent deux musées d’art contemporain dans la Ville éternelle. Pourtant, l’architecture semble toujours un métier d’homme, non ?
Cela bouge très lentement. Il y a plus d’étudiantes que d’étudiants, mais ce n’est pas pour autant qu’il y a plus de femmes architectes. Les femmes ne représentent que 28 % des inscrits à l’ordre des architectes. Le métier d’architecte est un métier où il faut aller au combat. Il faut avoir suffisamment confiance en soi pour affronter des hommes qui pensent avoir le pouvoir, comme le client, l’entrepreneur… Pourtant, beaucoup d’architectes envoient des filles sur les chantiers parce qu’elles sont plus hargneuses et plus teigneuses.

Parallèlement au Macro, vous construisez aussi le siège du FRAC [Fonds régional d’art contemporain] Bretagne à Rennes. Où en est ce projet ?
Si tout se passe bien, il ouvrira en septembre 2011. Cela a été long et compliqué au moment de l’appel d’offres. Nous n’arrivions pas à rentrer dans les prix parce que le budget est très serré. Finalement, nous avons négocié avec l’entreprise et passé le marché grâce au plan de relance. C’est le premier des FRAC construit avec le même programme qu’un musée. Nous aurons des réserves, mais aussi des salles d’exposition, un café, un centre de documentation, une aire éducative, et l’administration. Il y a trois salles d’exposition, de 500 m2, 400 m2 et 200 m2.
Aurelie Nemours, qui a installé une œuvre devant le bâtiment, avait donné deux contraintes : qu’il y ait une façade silencieuse, et que cette façade ne soit pas éclairée. J’ai décidé de couper le bâtiment en deux exactement au niveau de ses pierres et de faire une façade toute noire. La journée, le bâtiment sera tout noir, et le soir, la salle de conférence, qui est rouge, sera éclairée ; cela formera comme une lanterne au travers de la façade noire. Le bâtiment est un monolithe. Dans le programme, je devais remplir le terrain. J’ai donc coupé l’intérieur en diagonale pour fabriquer un atrium sur toute la hauteur, une grande faille sur laquelle on pourra se promener. Ici, il n’y a qu’un parcours.

Quels sont vos autres projets en cours ?
Je vais aménager le restaurant de l’Opéra Garnier, à Paris, dont le chantier commence le 1er juin et qui sera inauguré avant l’été 2011. Il est situé dans la rotonde des abonnés. Je ferme l’espace, je recrée un niveau et je conçois tout l’aménagement, jusqu’au mobilier.

Vous participez également, conjointement avec l’artiste Camille Henrot, à l’exposition « Perspectives », à partir du 3 juin à l’Espace culturel Louis-Vuitton à Paris. Quelle en est l’idée ?
Au début, nous devions travailler ensemble et je devais fabriquer l’espace autour de son travail. Finalement, je présente trois pièces, respectivement sur la terrasse, dans le hall et dans la vitrine. Je n’interviens plus dans l’espace.

Vous dirigez aussi une école privée à Paris, l’École spéciale d’architecture. Comment abordez-vous cette autre fonction ?
C’est passionnant. C’est un endroit où l’on peut inventer du projet tous les matins et où on peut les réaliser. Mon objectif est de porter cette école au niveau des meilleures dans le monde. On en fait une école encore plus internationale. Aujourd’hui, on y enseigne en français ou en anglais sans traduction, nous avons 35 % d’étudiants étrangers et 12 % d’enseignants étrangers. Quand j’ai pris la direction de l’école, j’ai décidé de lancer des colloques sur l’enseignement de l’architecture. L’année dernière, nous en avons fait un premier intitulé « Architecture et éducation », laissé à l’initiative de Peter Cook. Pour la deuxième édition, cette année, nous avons aussi fait venir Hans Hollein, Jay Chatterjee, Amancio Guedes, Eric Owen Moss et Bernard Tschumi.

Le Centre Pompidou-Metz vient d’ouvrir. Qu’en pensez-vous ?
Je n’y suis pas allée. Je trouve très bien que l’on arrête de penser « Paris » et puis « le désert français ». Le problème que j’ai avec la France, c’est que tout procède d’une politique d’État. Les régions ont du mal à exister en elles-mêmes. Elles sont pourtant capables de faire aussi bien qu’à Paris, même si rien ne ressort à Paris de ce qu’elles font. Le Centre Pompidou à Metz [Moselle] ou le Louvre à Lens [Pas-de-Calais], ce n’est qu’une délégation de quelque chose. On envoie des Parisiens diriger l’établissement, le choix est fait à Paris – cela reste une décentralisation et non pas une déconcentration.

Quelle est votre opinion sur le Grand Paris ?
Je pense que c’est une vaste escroquerie. J’étais sceptique sur le casting à l’origine, parce que je me suis dit : « on ne fait pas du neuf avec du vieux. » Je ne comprenais pas la réelle intention du politique par rapport à ce projet puisque c’était le politique qui s’affichait. Le matin du discours de Nicolas Sarkozy [le 29 avril 2009] à la Cité de architecture, j’ai entendu Christian Blanc [secrétaire d’État chargé du développement de la région-capitale] à la radio parler d’une somme de 32 milliards d’euros pour la création d’un métro périphérique autour de Paris.
Et je me suis dit : « c’est n’importe quoi, tout ça pour ça » ; j’ai décidé de ne pas aller au discours de l’après-midi. Je devais être l’une des seules architectes à ne pas y être. Je n’aime pas les politiques qui nous embrassent en nous disant qu’ils nous aiment, mais qui, à force de nous embrasser, nous étouffent. Pour moi, le pouvoir d’aujourd’hui, c’est ça. Et puis le côté « show-biz » de la chose m’a irrité. Deux seuls projets tenaient la route selon moi : [Richard] Rogers avait la position la plus intelligente sur ce qu’est une métropole. Yves Lion, dans une moindre mesure, avait compris la même chose, sauf qu’il ne le faisait que sur l’Est parisien. Tout le reste, c’étaient des architectes qui se mettaient en scène eux-mêmes.

La loi Grenelle 2 prévoit la suppression de l’avis conforme des architectes des Bâtiments de France dans les dans les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager. Qu’en pensez-vous ?
C’est à la fois une grande joie et une grande inquiétude. C’est formidable parce que Dieu sait s’ils sont castrateurs, protecteurs et conservateurs. On va peut-être à nouveau pouvoir construire contemporain dans le centre-ville, et à nouveau tailler dans Paris. En même temps, on sait ce que l’on perd mais on ne sait pas ce que l’on gagne…

Quelle exposition vous a marquée récemment ?
Claude Parent [à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris]. Quand j’ai commencé mes études à Rennes, j’ai eu la chance, un an après l’inauguration de la maison de la culture, d’y découvrir l’exposition de la fonction oblique par Parent et Virilio en 1974. J’étais fasciné et je n’avais de cesse de les rencontrer un jour. J’ai rencontré Claude Parent en 1984 et j’ai depuis toujours suivi ce qu’il faisait. Pour moi, c’est une constance depuis le début qui n’a pas faibli une seule minute. Cette exposition est la plus belle que j’ai jamais vue et que la Cité de l’architecture ne fera jamais !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°326 du 28 mai 2010, avec le titre suivant : L’actualité vue par Odile Decq, architecte

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