L’actualité vue par David Hockney

Artiste

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 7 août 2008

Trois expositions David Hockney viennent de s’ouvrir successivement au Musée national d’art moderne, au Musée Picasso et à la Maison européenne de la photographie. L’artiste britannique, qui vit depuis 1975 à Los Angeles, a donc eu l’occasion de séjourner plusieurs jours à Paris et de voir d’autres expositions. Il nous livre son regard.

Vous avez consacré l’une de vos premières visites aux nouvelles salles égyptiennes du Louvre. Pourquoi ?
Parce qu’il s’agit d’une collection merveilleuse, les objets d’art les plus anciens à être exposés à Paris. Francis Bacon disait que c’était la plus belle période pour les arts. Certaines périodes de l’histoire de l’art deviennent moins à la mode, nous intéressent moins, avant de revenir sur le devant de la scène. L’art égyptien n’a jamais connu ces aléas. Les animaux – les singes, les chats – ont l’air si directs et sont dans un sens très modernes. Je suis allé deux fois en Égypte, chaque fois j’ai été impressionné par l’échelle des monuments. Au Louvre, tout est très bien présenté, j’ai été très impressionné par ces nouvelles salles. Je connaissais l’ancien musée, maintenant il faut marcher beaucoup... mais ça va, c’est un bon exercice.

Puis vous avez vu au Grand Palais l’exposition consacrée à la donation Gachet.
Elle est fascinante. Je ne savais pas quoi en attendre, j’ignorais que les Gachet étaient peintres, je ne savais pas grand chose du docteur, si ce n’est qu’il avait posé pour Van Gogh. Aujourd’hui, les collectionneurs deviennent souvent des marchands ; autrefois, ils voulaient être des artistes. Ils copiaient des œuvres parce qu’ils les admiraient et parce qu’il n’existait pas de moyen de les reproduire en couleur. Mon père l’aurait fait, il aurait copié les œuvres qu’il aimait. Le docteur Gachet avait un très bon œil. Ses dessins de Van Gogh sur son lit de mort sont comme ceux de Vincent, il a été très influencé. Je n’ai jamais vu une exposition comme celle-là.

Cette exposition a été organisée alors que se développe une controverse sur l’authenticité de plusieurs Van Gogh, dont certains sont issus de la donation Gachet.
Les tableaux exposés sont-ils de beaux tableaux ? Je ne suis pas au courant de cette controverse. C’est une conception occidentale de vouloir toujours mettre des noms ; dans la peinture chinoise, il y a tellement de copies. Van Gogh a toujours été célèbre et populaire – il a bénéficié d’une grande exposition très tôt après sa mort –, car sa peinture est très directe. On discute beaucoup à son sujet, on veut en faire un personnage mythique, assurer qu’il avait une vie misérable. Pour moi, si on lit ses lettres, il n’était pas réellement pauvre, il manquait de liquidités. Je me souviens quand, à seize ans, je venais de commencer à étudier l’art à Bradford, j’étais allé à Manchester voir une grande exposition Van Gogh. Je me suis dit qu’il était un artiste plutôt riche parce qu’il pouvait disposer de deux bleus magnifiques pour peindre le ciel.

La rétrospective Rothko au Musée d’art moderne de la Ville de Paris ?
Je l’ai déjà vue à Washington, mais je vais aller la revoir à Paris. Je l’ai découverte après une exposition Calder, ce qui était très intéressant car ce sont deux artistes américains tellement différents. L’un était optimiste, joyeux, il s’amusait avec la vie ; l’autre, d’origine russe, avait une vision totalement différente de la vie. Tous deux étaient sincères, et nous avons besoin des deux. On me dit souvent que mes tableaux sont toujours joyeux, heureux, mais cela ne veut pas dire que je le sois forcément. Francis Bacon était probablement beaucoup plus heureux que moi, il riait beaucoup. Mais il voyait le monde différemment. Pour lui, chaque être humain était une sorte d’”arnaqueur”. Moi, je sais qu’il y a des gens malveillants, mais au fond, je suis optimiste. Je sais aussi que les gens sont attirés par la violence, et que celle-ci peut contenir de la beauté, c’est une des choses les plus dérangeantes dans ma vie.

Passons à la photographie. Vous êtes allé découvrir les travaux récents de Pierre et Gilles, à la galerie Jérôme de Noirmont.
Je les trouve amusants. J’aime la façon dont ils poussent à l’extrême le brillant, c’est encore plus Hollywood que Hollywood ! George Cukor m’a raconté avoir rencontré quelqu’un qui affirmait préférer les films européens aux américains, car ceux-ci étaient trop brillants : il n’aimait pas la lumière sur les visages. Pierre et Gilles semblent avoir adopté ce regard très commercial et l’avoir porté dans un domaine intéressant. Je connaissais leur travail par les livres, et j’ai souvent pensé que les photographies étaient mieux dans des livres parce qu’il s’agit de surface. Quand Richard Avedon a eu une grande exposition au Metropolitan Museum of Art, à New York, je me souviens qu’il avait accroché des tirages gigantesques. Je me suis dit que cela devait résulter de la vanité du photographe, parce que, après tout, son œuvre était déjà très connue à travers les magazines et les livres. Je suppose que, pour lui, le musée offrait plus d’éclat. La vanité des artistes est de vouloir que leurs œuvres soient vues, encore plus que recevoir de l’argent pour ces œuvres. J’ai cette vanité.

Au-delà du côté amusant, considérez-vous que l’œuvre de Pierre et Gilles est importante ?
Il y a un amusement immédiat, mais il y a beaucoup à voir. Quelle importance revêt leur travail ? Je ne sais pas. Il est très difficile de savoir ce qui est important à l’époque où l’on vit. Ce qui était considéré comme tel il y a quarante ans peut ne plus l’être aujourd’hui. Je suis assez âgé maintenant pour avoir observé des ascensions, des déclins... Pour moi, la peinture reste probablement ce qu’il y a de plus mémorable et de puissant. C’est pour ces raisons que je peins. J’ai personnellement réalisé que quoi que vous fassiez avec un ordinateur, quelle que soit votre création, vous êtes finalement toujours à la merci d’une imprimante pour rendre physique cette création. Et les encres d’imprimerie ne sont pas comme les peintures. Si l’on prétend que la peinture est morte, cela veut dire également que l’on confie tout à l’appareil photo, qu’il prend en charge notre interprétation du monde. L’appareil est bon pour certaines choses, mais pas pour tout ; il peut rendre compte d’un instant.

Henri Cartier-Bresson affirme avoir abandonné la photographie pour se consacrer au dessin.
J’observe que la carrière de Cartier-Bresson a commencé avec l’invention d’un appareil plus petit, le Leica, qu’il a pu emporter partout avec lui. Il n’avait pas besoin d’un trépied. Il a cessé de photographier – ou dit qu’il a cessé  – dans les années soixante-dix, au début de l’utilisation de l’informatique par la photographie. À partir du moment où vous commencez à travailler une image à l’ordinateur, vous recommencez à dessiner. C’est véritablement une sorte de dessin. Par ailleurs, je crois que la photographie a perdu son statut de vérité, d’image à laquelle on pouvait faire confiance. Nous entrons dans une nouvelle époque, sans savoir ce qu’elle sera, ce qui est assez fascinant.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°77 du 19 février 1999, avec le titre suivant : L’actualité vue par David Hockney

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