Vendredi 14 décembre 2018

Paroles d’artiste

David Hockney : « Le futur appartient à la peinture »

Par Anouchka Roggeman · Le Journal des Arts

Le 31 mars 2006 - 1033 mots

À l’occasion de l’exposition de ses portraits au Museum of Fine Arts (MFA) de Boston (Massachusetts), David Hockney – également présent dans l’exposition « Los Angeles » au Centre Pompidou – évoque ses convictions ainsi que son amour pour la peinture.

Que pensez-vous de cette exposition qui retrace cinquante ans de votre carrière ?
Jamais je n’avais vu cinquante ans de ma carrière dans un seul musée… Et je dois admettre en la voyant que je n’ai pas perdu mon temps. Je ne me suis jamais considéré comme un portraitiste, mais voilà qui est fait.

Pour peindre vos portraits, demandez-vous aux gens de poser ?
Dans la peinture Le Photographe et sa fille [2005], j’ai peint directement sur la toile, sans dessin préparatoire. Le photographe et sa fille se sont positionnés seuls. Je me suis donné du temps d’abord, pour les regarder, pendant une heure et demie. J’ai peint ce tableau en quatre séances, je cherchais aussi un certain regard de la part de Jim [i. e. le photographe]. J’ai peint plus vite puisque je peignais directement sur la toile, j’ai perdu un certain effet, mais, en même temps, j’ai gagné en vigueur grâce à la vitesse. J’ai été très impressionné par un photographe qui est venu un jour pour faire mon portrait, sans appareil photo. Il a pris le temps de me connaître un peu, puis il est revenu le lendemain avec son appareil.

Vous avez dit que la tâche d’un artiste devait être de réduire la distance qui existe entre les gens, de les rapprocher de quelque chose, parce que l’art doit être un partage.
Toutes les créatures sur la Terre ne feront plus qu’une. Le rapprochement des êtres m’intrigue énormément. Pour moi, la technologie ne fait que séparer les gens en mettant entre eux encore plus de distance. La Lune faisait partie de la vie des gens, mais à force de la repousser toujours plus loin avec les nouvelles technologies, nous avons ressenti le besoin d’aller vers elle et de la rencontrer, en 1969. Je pense beaucoup au rapprochement, notamment à travers les dernières œuvres de Picasso. Que vous soyez proche ou éloigné de son tableau, vous y verrez les mêmes traces, les mêmes coups de pinceau. Il réussit à annuler la distance.

Pendant un temps, vous faisiez des portraits de vous-même tous les matins. Est-ce encore le cas ?
Parfois. Cela m’arrive de me peindre lorsque je n’ai pas le moral et que j’ai besoin de me regarder en face. Mon humeur affecte beaucoup mon travail. L’autoportrait est un exercice très particulier, on sourit rarement face à un miroir.

À quoi pensez-vous quand vous peignez ?
Quelqu’un a dit que l’on ne pense pas quand on peint. Je pense à une chose : à la situation inconfortable dans laquelle se trouve la personne qui pose, surtout lorsque je fais le portrait d’amis, et non de professionnels. Je peins généralement des gens que je connais, à part la série que j’ai réalisée sur les peintres de la National Portrait Gallery de Londres. J’ai vu dans ce même musée une exposition de portraits d’Ingres, où je me suis dit qu’il devait utiliser une camera lucida pour faire aussi rapidement des portraits d’une telle précision. J’ai suivi sa méthode : comme lui, j’ai invité la veille chacune des personnes que j’allais peindre, et, comme lui, je les ai invitées à déjeuner. Bien sûr, ce sont des personnes qui n’ont pas pour habitude de parler beaucoup, et encore moins d’être représentées, ce qui rendait l’approche encore plus intéressante.
J’ai vu une exposition de dessins de Holbein à la Villa Getty, à Malibu, il y a une vingtaine d’années. En sortant de cette exposition, je me suis dit que la réputation d’Henri VIII durerait plus longtemps que celle de Margaret Thatcher parce que son portrait n’a jamais été fait que par des photographes ou par de très mauvais artistes.

Parlez-nous de la technique de la camera lucida.
C’est une technique très difficile. Beaucoup des amis artistes qui m’ont rendu visite ne pouvaient même pas voir à travers la lentille. Ce n’est qu’une technique, c’est à vous, ensuite, de faire le dessin. Si vous pouvez vous en passer pour dessiner, alors c’est une technique très utile. En revanche, si vous ne savez pas dessiner sans elle, alors c’est une technique inutile. La projection optique de la nature va beaucoup plus loin que la photographie, cela m’a ouvert les yeux sur un autre monde. J’ai découvert l’effet de la distance sur la nature : c’est une façon différente de regarder le monde, bien différente du monde que l’on voit à travers l’objectif d’un appareil photo, qui nous offre une image géométrique, non psychologique. Voilà pourquoi la photographie est en déclin. Le futur appartient à la peinture, et pas à la photographie. Dans le double portrait Le Photographe et sa fille, vous remarquerez que je n’ai pas pu m’empêcher de placer un pot plein de pinceaux au premier plan, c’est un clin d’œil.

Pensez-vous que cette exposition va changer la façon dont les gens appréhendent votre travail ?
Le travail d’un artiste n’est jamais fini, et ne se finit qu’à sa mort. Je ne me soucie pas vraiment de ce que les gens pensent de mon travail, je comprends comment on peut aimer une œuvre et pas une autre.

D’après vous, qu’est ce qui survit à la fin ? Qu’est ce qui résiste au temps dans une œuvre ?
Ce qui subsiste, c’est la forme. La forme est indissociable du contenu, mais je pense que ce dont on se souvient, c’est de la forme des œuvres qui nous ont marqué, moins du contenu.

Vous placez souvent des tulipes dans vos portraits récents. Y a-t-il un message particulier ?
C’est ma fleur préférée et l’une des premières fleurs de l’année. J’en ai mis notamment dans le portrait de David Webster, l’un des seuls portraits réalisés sur commande. Maintenant, je peins plus souvent des arbres, en hiver le plus souvent ; il y a une grande diversité d’arbres, autant que de visages différents.

DAVID HOCKNEY. PORTRAITS

Jusqu’au 14 mai, Museum of Fine Arts, 465 Huntington Avenue, Boston, tél. 1 617 267 9300, tlj 10h-16h45 (mercredi, jeudi et vendredi jusqu’à 21h45). Catalogue, 40 dollars (environ 32 euros).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°234 du 31 mars 2006, avec le titre suivant : David Hockney : « Le futur appartient à la peinture »

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