Capitales européennes de la culture

Label culturel ou politique ?

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 29 avril 2005

Malgré quelques réels succès, comme Lille 2004, la Commission européenne tente de préserver la sélection des villes des seuls enjeux de politique nationale.

« En une année, la ville a gagné dix ans de notoriété ! » C’est avec un enthousiasme non dissimulé que Martine Aubry, maire de Lille, présentait en mars le bilan de « Lille 2004, Capitale européenne de la culture ». Si les retombées sur le long terme sont difficilement quantifiables, les chiffres présentés par la mairie sont éloquents : 9 millions de participants, 2,8 millions de billets émis, une augmentation de près de 30 % des nuitées dans les hôtels, plus de 2 000 reportages audiovisuels vantant cette désormais célèbre « Lille touch ». De quoi dissiper les préjugés négatifs sur la métropole nordiste et éclipser Gênes, autre capitale culturelle de l’année, où l’on se dit toutefois très satisfait des 2,5 millions de visiteurs. On pourrait dès lors penser qu’un tel succès lillois, qui contraste avec le fiasco d’Avignon en 2000 (dont le déficit financier avait été assumé par l’État), pourrait provoquer un embouteillage de postulants au titre de « Capitale européenne de la culture » et susciter une rivalité digne de la sélection des villes olympiques.

Enjeux politiques
Créées en 1985 à l’initiative de Melina Mercouri, alors ministre grecque de la Culture, pour « mettre en valeur la richesse, la diversité et les caractéristiques communes des cultures européennes et contribuer à une meilleure connaissance mutuelle entre les citoyens de l’Union européenne », les « Villes européennes de la culture » – devenues depuis « Capitales » – sont en réalité choisies selon des procédures très codifiées, qui n’ont laissé jusqu’à présent que peu de place à la compétition. Le principe est simple : chacun des pays membres se voit attribuer le label à tour de rôle, selon un ordre préétabli, et présente la ville de son choix, dont la candidature était avalisée jusqu’en 1999 en Conseil des ministres de l’Union. Par une décision de 1990, des pays européens hors Union européenne, mais « respectueux des principes démocratiques », peuvent également bénéficier du label en parallèle des États membres : ce sera le cas en 2007 et 2008 avec Sibiu (Roumanie) et Stavanger (Norvège).
Rapidement, quelques affaires vont toutefois révéler la faiblesse des procédures de désignation, facilement vampirisées par les enjeux politiques, comme l’a confirmé un rapport remis à la Commission en août 2004. Ainsi du fiasco de Thessalonique 1997, prise en otage par les oppositions politiques locales (lire le JdA no 64 du 8 juillet 1998), ou encore du (non-)choix de neuf capitales désignées pour l’an 2000, par crainte de froisser quelques susceptibilités. Que dire enfin de la désignation de Lille, « dont Martine Aubry avait fait une affaire personnelle, obtenant l’accord du Premier ministre en 2000 », confie un observateur proche du dossier, qui précise que « ce choix politique est resté peu visible, grâce à un vrai travail de fond mené sur le dossier » ?

Nouvelles règles du jeu
Prenant acte de cette mainmise politique, Parlement et Conseil saisissent en 1999 l’occasion d’une mise en conformité avec le traité de Maastricht – qui attribue à l’Europe une compétence en matière culturelle, ce qui signifie que la désignation des villes ne relèvera plus d’une décision intergouvernementale mais communautaire – pour mettre de l’ordre dans la désignation des capitales pour 2005 à 2019. Si le système de rotation par pays n’est pas modifié, un jury de sept personnalités indépendantes doit désormais être nommé tous les ans (deux par le Parlement, deux par le Conseil, deux par la Commission et une par le Comité des régions) afin de rendre un avis sur les candidatures présentées par les États. Toutefois, le choix de Patras (Grèce) pour 2006 a très vite ravivé les polémiques. Ville natale de l’ancien président de la République grecque, Costis Stephanopoulos, candidature unique des autorités grecques, son dossier a été fustigé pour ses faiblesses par un jury dubitatif sur son rôle dans ce cas de monocandidature. Fin 2004, alors qu’était en discussion la création d’une liste complémentaire pour intégrer les dix nouveaux États membres, l’affaire aurait fait grand bruit au Parlement, obligeant Ján Figel, le nouveau commissaire européen à la Culture, à promettre de nouvelles règles du jeu pour la mi-mai 2005. Si le détail du texte n’est pas encore divulgué, l’idée principale serait, d’une part, de renforcer le rôle du jury, qui aurait alors la possibilité d’exercer un « monitoring », c’est-à-dire un suivi du projet, mais surtout de susciter une véritable compétition entre les villes. La Commission s’inspirerait ainsi de l’exemple allemand, où une présélection par Land avec vote final au Bundesrat permettra de choisir les trois villes candidates pour 2010.

Frontières culturelles
Avec cette réforme, la Commission entend avant tout préserver l’image d’un label qu’elle ne peut entièrement contrôler. Car une Capitale européenne de la culture ne touche qu’environ 500 000 euros de crédits communautaires – hors fonds structurels en faveur du développement régional –, ce qui reste très faible au regard d’un budget qui a atteint 76 millions d’euros dans le cas de Lille 2004, largement financé par les collectivités. « Nous n’avons pas de prétention à gouverner un événement qui a des retombées économiques et politiques locales, et qui doit rester du ressort des États », confirme un fonctionnaire européen.
De fait, à Paris, au ministère de la Culture, on planche déjà sur le mode de sélection des candidatures pour 2013, date à laquelle la France partagera l’affiche avec la Slovaquie. Les villes de Nice, Marseille, Saint-Étienne et Strasbourg seraient déjà sur les rangs. « Deux schémas sont envisagés, explique Jean-Baptiste Cuzin, chargé de mission pour les questions européennes au ministère de la Culture. Le plus rationnel serait de lancer un appel d’offres interne très codifié, à l’exemple de l’Allemagne. L’autre est celui d’un choix discrétionnaire par le ministre, comme cela s’est toujours fait ».
Formidable vitrine culturelle pour l’Union européenne, le label échappe donc difficilement à la politique, malgré l’affinement progressif du mode de sélection. Certains pays non-membres font désormais acte de candidature, comme les y autorise la décision de 1990, afin de prouver leur adhésion aux valeurs culturelles européennes. « La Turquie a déjà manifesté son intérêt, précise Jean-Baptiste Cuzin. Car l’idée de ce label est aussi de montrer que les frontières culturelles peuvent être moins hermétiques que les frontières politiques ».

Les prochaines Capitales européennes de la culture

2005 Cork (Irlande). 2006 Patras (Grèce). 2007 Luxembourg (Luxembourg) et Grande Région (Sarre, Lorraine, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, communauté germanophone de Belgique) ; Sibiu (Roumanie). 2008 Liverpool (Grande-Bretagne) ; Stavanger (Norvège). 2009 Autriche (Innsbruck ?); Lituanie (Vilnius ?). 2010 Allemagne ; Hongrie. 2011 Finlande ; Estonie. 2012 Portugal ; Slovénie. 2013 France ; Slovaquie. 2014 Suède ; Lettonie. 2015 Belgique ; République tchèque. 2016 Espagne ; Pologne. 2017 Danemark ; Chypre. 2018 Pays-Bas ; Malte. 2019 Italie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : Label culturel ou politique ?

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