Paris

La ville dont le prince est un absent

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2005

Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a annoncé le choix du projet de David Mangin pour le réaménagement des Halles. Malgré les nombreux espoirs suscités par cette consultation, la ville a encore perdu une bataille.

PARIS - Claude Roy, dans son Tout Paris (Delpire Éditeur), prétendait que les Halles se nommaient ainsi « parce qu’on y allait ». Délicieuse approximation, mais qui donnait bien la mesure des choses. C’était, bien sûr et avant tout, à la tombée du jour qu’il fallait y aller. Les Halles, la nuit, c’était un monde, un univers. La ville vivait, vibrait, bourdonnait. La nuit s’étirait comme sans fin et, pourtant, passait comme passent les rêves. Les « forts » au travail chassaient les étudiants venus, là, s’encanailler et qui, eux-mêmes, chassaient d’improbables « Irma la douce »…Vint la fin du marché et le ventre de Paris cessa de palpiter. Très vite, cependant, les pavillons de Baltard reprirent du service avec en point d’acmé le mémorable Orlando Furioso de l’Arioste monté par Luca Ronconi et qui fit découvrir à tout Paris la divine Ottavia Piccolo...

Survint alors le mois d’août 1971 et la démolition brutale des pavillons à l’heure précise où les Parisiens étaient en vacances. La lâcheté, l’inconscience, le vandalisme, l’absence du sens de l’histoire ont toujours eu un faible pour la période estivale... Huit ans plus tard, en 1979, s’inaugurait le Forum et s’achevait péniblement un patchwork de jardins anémiques, sans grâce et surtout sans objet. Entre-temps, pourtant, idées et projets avaient jailli. Jean Nouvel créait l’Association pour une consultation internationale des Halles et emmagasinait ainsi des propositions de toutes sortes. Deux artistes proposaient chacun un projet à la Semah (Société d’économie mixte d’aménagement des Halles) : végétal pour Jean-Michel Sanejouand, minéral pour Piotr Kowalski...

Les temps modernes
Claude Vasconi signait le Forum dont la deuxième tranche sera, plus tard, l’œuvre de Paul Chemetov et Borja Huidobro. En surface, Ricardo Boffil faisait trois petits tours puis disparaissait, tandis que Jean Willerval déployait ses pathétiques « parasols ». Malgré le talent de certains de ces architectes, c’est bien l’urbanisme gaullo-pompidolien (qui dans le même temps et entre autres donnait dans le 15e arrondissement le Front de Seine, immédiatement appelé « l’affront de Seine ») qui assassinait le « ventre de Paris », devenu depuis dans le discours officiel le « cœur de Paris ».

En 2001, les choses changent à Paris. Jacques Chirac est à l’Élysée et Jean Tibéri limité à son seul 5e arrondissement. Bertrand Delanoë s’empare du fauteuil de maire de Paris. Un grand espoir se lève qui va vite se concrétiser et notamment avec les couloirs de bus multipliés et élargis, la création du tramway, la transformation des appartements privés de l’Hôtel de Ville en une crèche exemplaire, la mise en place des Nuits blanches… En décembre 2002 est lancé un marché de définition pour le réaménagement des Halles, à la satisfaction générale. « Un grand espoir c’est Paris… », aurait pu chanter l’immense Colette Magny. Trente-deux équipes pluridisciplinaires déposent un dossier. Quatre sont retenues, deux françaises (David Mangin, Jean Nouvel) et deux hollandaises (Rem Koolhaas, Winy Maas), qui vont, de juillet 2003 à mars 2004, affiner leurs réflexions, leurs hypothèses et leurs propositions. Le 8 avril 2004, les quatre projets sont présentés à la municipalité puis sont exposés jusqu’à la mi-septembre, attirant plus de 125 000 visiteurs.

Et là, tout commence à se gâter. Défaut de communication, intox, incompréhension de la part des médias… ? Le marché de définition s’est transformé, dans l’esprit du plus grand nombre, en concours d’architecture. Les réactions fusent, la polémique se met en place, les pressions s’organisent. Bref, le psychodrame est en place, qui verra la montagne accoucher d’une souris.
Tout Paris parie. Winy Maas, dont on se demande s’il n’a pas volontairement adopté le statut d’outsider irréaliste, et Jean Nouvel qui paie peut-être à cette occasion sa considérable notoriété et son antique engagement, ne tiennent pas la corde. Trop de poésie et de légèreté d’un côté, trop de structuration et de densité de l’autre peut-être ? Tiennent donc cette corde Rem Koolhaas et David Mangin avec deux projets diamétralement opposés. Le premier qui privilégie la ville, la vie, le mouvement et l’action et qui témoigne que « ventre » ou « cœur », le centre de Paris se doit d’être intense. Le second, qui prend le contre-pied d’Alphonse Allais, lequel préconisait de construire les villes à la campagne, et s’attache à installer une bien petite campagne à la ville.

Un bourgeois petit, tout petit
Le projet Koolhaas a ses défenseurs : tous ceux qui, au fil des siècles, se sont mobilisés pour le progrès, l’invention, l’imagination… Le projet Mangin a les siens : les associations de quartier, les écologistes pavillonnaires, la société Unibail qui gère le Forum, les commerçants… D’un côté le désordre avec son cortège de bruit et de fureur, sa quantité de littérature, ses télescopages, bref tout ce qui fait qu’une ville sans cela ne serait pas une ville. De l’autre l’ordre avec ses fonctions, son calme, sa moralité (« L’ordre est la vertu des médiocres », fait dire Ettore Scola à Marcello Mastroianni dans Une journée particulière).

On s’enflamme d’un côté, on s’organise de l’autre. Le grand architecte Claude Parent, dont on connaît pourtant les liens d’amitié et d’intelligence qu’il entretient avec Jean Nouvel, prend fait et cause pour le projet Koolhaas dans une tribune livrée le 8 décembre à Libération, au nom de la modernité.
Tout est en place pour la surprise du 15 décembre 2004, date à laquelle Bertrand Delanoë a choisi de livrer le résultat à l’occasion d’une conférence de presse. La tension est grande. Qui va l’emporter ? Le désir et le plaisir ou bien la raison et, murmure-t-on, l’électoralisme ?

Le suspens est bref, David Mangin est proclamé lauréat au nom « de l’innovation et du pragmatisme », deux notions qu’on imaginait pourtant antinomiques. Avec pour référence incongrue le jardin du Palais-Royal dont Cocteau disait qu’il était « comme la Grande Muraille au cœur de Paris. » Mais si, au Palais-Royal, il s’agit d’une nature domestiquée, d’une vraie confrontation entre nature et culture, aux Halles, nous n’avons affaire qu’à la vacuité mise en scène.

Les réactions sont vives et quasi unanimes. Au journal télévisé du même soir, l’architecte Patrick Bouchain assène : « C’est une décision de vieux. De vieux cons ! » Tandis que dans le même journal télévisé, l’architecte Christian de Portzamparc fait état d’une « immense désillusion ». De son côté, un troisième architecte, Dominique Perrault, qualifiera le choix de la municipalité de « misérable ».
Mangin ne construira pas sa dalle. Il ne s’agissait pas, une fois encore, d’un concours d’architecture, mais bien d’un marché de définition. David Mangin hérite donc de la charge d’architecte coordonnateur, et d’autres que lui réaliseront la dalle et les jardins.

Ce qui est sûr, c’est que ce projet, s’il améliore considérablement (ce qui n’était au fond pas bien difficile) la réalité actuelle, replongera néanmoins le quartier des Halles dans sa médiocrité urbaine. Dans la lignée des squares, ronds-points et carrefours que nous offre l’administration depuis vingt ans. À grande échelle certes (4 hectares) mais à toute petite envolée. La coalition des écolo-pavillonnaires, bobos et petits commerçants a gagné la bataille alors que la ville et la vie ont perdu bien plus qu’une bataille.

La rumeur (et chacun sait que la rumeur…) voulait que Bertrand Delanoë ait pourtant été plus que sensible au projet Koolhaas. Pourtant, lors de sa conférence de presse, alors qu’il soulignait les qualités et les défauts des projets Maas, Mangin et Nouvel, il n’a pas eu un mot pour Koolhaas.
Revenait alors en mémoire cette maxime de Talleyrand : « Je pardonne à ceux qui ne sont pas de mon avis ; pas à ceux qui ne sont pas du leur. » Et cette petite phrase savoureuse d’Oscar Wilde : « L’opinion publique n’existe que là où il n’y a pas d’idée. » Peut-être, sans doute, pour faire la ville faut-il à sa tête un prince. Un prince qui soit un enfant qui ne redoute ni le rêve, ni la poésie, ni le risque, ni le chaos.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°207 du 21 janvier 2005, avec le titre suivant : La ville dont le prince est un absent

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