Mercredi 20 janvier 2021

Destin

La ligne brisée de François Morellet

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2016 - 803 mots

Artiste incontournable de la scène internationale de l’art contemporain, le Choletais n’a pourtant jamais accédé au statut de « superstar ». Récit d’une trajectoire de reconnaissance singulière.

Artiste star, François Morellet le fut assurément. Toutefois, sa trajectoire en termes de reconnaissance laisse apparaître des particularismes et des fragilités qui l’empêchèrent de se hisser au niveau des Bruce Nauman, Gerhard Richter ou Georg Baselitz.

François Morellet a commencé à être exposé dès le tout début des années 1960, avant même que le monde de l’art contemporain n’émerge véritablement avec la grande exposition séminale d’Harald Szeemann organisée, en 1969, à la Kunsthalle de Berne, « When Attitudes Become Form ». François Morellet était absent de cette exposition qui rassemblait la plupart des grands noms de l’art contemporain d’alors ou de ceux qui allaient en devenir les principales figures au cours des décennies suivantes. Il faut dire que le regard d’Harald Szeemann s’était essentiellement porté vers l’Allemagne, l’Italie et, surtout, les États-Unis et, qu’à l’exception d’Alain Jacquet (qui avait déjà des attaches à New York), les artistes français étaient absents de cette nouvelle page d’histoire de l’art en train de s’écrire. François Morellet n’était pourtant nullement un inconnu, puisque dès 1964, puis 1968, il avait participé à la troisième (puis à la quatrième) édition de la Documenta de Kassel, puis en 1970, à la 35e édition de la Biennale de Venise ; soit les deux principales biennales d’art contemporain au monde.

Si, après ces débuts fulgurants dans ces deux manifestations, François Morellet n’y fut plus guère visible qu’en 1977, à l’occasion de la sixième Documenta, il participa, durant toute sa carrière, à un nombre impressionnant d’expositions collectives que peu d’artistes français ont égalé. Il privilégia toutefois le nombre aux dépens de l’importance et de l’influence des manifestations, ce qui a pu se ressentir sur sa reconnaissance.

Fidèle à de nombreux galeristes

Le même constat peut être établi pour ses expositions individuelles. Si François Morellet a été très présenté durant toute sa carrière, il l’a surtout été en Europe, tout particulièrement en France et en Allemagne, et comparativement, beaucoup moins dans le reste du monde, notamment aux États-Unis. Cette visibilité a été favorisée par un nombre peu commun de galeries présentant simultanément son travail. Là où la plupart des artistes confient leurs œuvres à une seule galerie par pays ou même, plus souvent, par grande zone géographique (États-Unis, Amérique du Sud, Asie, Royaume-Uni et Europe continentale ou Allemagne, Suisse, France et Italie), François Morellet, en homme fidèle, a continué à travailler avec une multitude de galeries, parfois installées dans des espaces offrant un accès très limité aux grands collectionneurs et coupées des foires internationales.
C’est ainsi qu’en France, même après avoir rejoint l’importante galerie Kamel Mennour en 2008, François Morellet a continué à être représenté par les galeries Catherine Issert à Saint-Paul-de-Vence, Hervé Bize à Nancy ou Oniris à Rennes. Sa notice Artfacts.net rattache d’ailleurs l’artiste à pas moins de quatorze galeries françaises ! Signalons également dix galeries en Allemagne, mais une seule aux États-Unis, située de surcroît non pas à New York, mais à Los Angeles. Cela se reflète dans sa présence au sein des grandes collections publiques et privées, puisque François Morellet y est très bien représenté en France et de façon soutenue en Allemagne, mais peu aux États-Unis. Se dessine ainsi le portrait d’un artiste reconnu comme important, mais qui ne songeait pas à gérer sa carrière en contrôlant sa rareté ou la dimension qualifiante de ses lieux d’exposition, en lien notamment avec leur espace géographique.

Une reconnaissance institutionnelle limitée
Cela s’est traduit par une ligne longtemps chaotique en termes de visibilité, après de très beaux débuts au cours des années 1970, des retours plus ponctuels durant la décennie suivante, puis plus durablement sur le devant de la scène au cours de la première moitié des années 1990, tel qu’exprimé par le palmarès du Kunstkompass. Plus récemment, le classement d’Artfacts.net fait état d’une très belle progression, quasi-constante, depuis le début de notre décennie, atteignant en 2016 la 45e position du classement mondial des artistes (selon le  nombre d’expositions, lire JdA n°454), soit le premier artiste français (si l’on ne tient pas compte d’Anri Sala, Albanais, ayant longtemps vécu en France, mais résidant désormais en Allemagne). Grand artiste français, reconnu dans le monde entier, François Morellet n’a pourtant jamais représenté la France à la Biennale de Venise. Étonnant. S’il investit le pavillon national en 1970, ce fut à l’invitation d’un autre artiste, Claude Parent. François Morellet, bien que défendu par la galerie Kamel Mennour, très engagée dans la production des œuvres de ses artistes, n’a pas, non plus, été choisi pour Monumenta. Soit des signes de reconnaissance institutionnelle qui, malgré deux grandes expositions au Musée national d’art moderne, en 1986 puis 2011, ont pu également faire défaut pour le hisser au plus haut de la consécration.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°458 du 27 mai 2016, avec le titre suivant : La ligne brisée de François Morellet

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