Mercredi 28 octobre 2020

Angers

La Guerre de Troie revisitée

La Mort de Priam ou la Dernière Nuit de Troie de Pierre Guérin pourrait symboliser l’affrontement entre le néoclassicisme finissant et le romantisme

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 19 juin 2012 - 941 mots

PARIS

Riche en péripéties et affrontements sanglants, la Guerre de Troie fut un sujet prisé de l’école néoclassique, puis romantique. Le Musée des beaux-arts d’Angers analyse la différence de traitement entre les deux courants, autour d’un chef-d’oeuvre inachevé de Pierre Guérin. Tandis qu’à Paris, le Musée Gustave Moreau se penche sur la figure d’Hélène, héroïne de Moreau avant d’être celle de Troie.

ANGERS - L’adage veut que l’art imite la vie. À Angers, la démonstration est claire. Construite à partir de la thèse de doctorat du commissaire Mehdi Korchane sur Pierre Narcisse Guérin (1774-1833), l’exposition du Musée des beaux-arts d’Angers braque les projecteurs sur un tournant de l’histoire de l’art français au XIXe siècle. Ce moment charnière, où l’école néoclassique portée par Jacques Louis David est à bout de souffle, et que la peinture se réinvente à la lumière du courant romantique. Dans ces années 1820 et 1830, Pierre Guérin, lui-même disciple de Jacques-Louis David, assure un rôle de pédagogue soucieux de voir ses élèves se fier à leur intuition, s’efforcer de se frayer un chemin inédit. Cette nouvelle génération ne se sentant pas investie de la mission d’ordre moral que prônaient ses aînés, le tournant est déjà bien amorcé. Et l’obsession est autre. Ces peintres (Delacroix, Géricault, Scheffer…) n’ont pas connu la Révolution française, mais ils en portent les stigmates ; ceux de la Terreur et de la violence imposée comme règle de vie. Le spectacle sanglant et cruel de la rue, lot quotidien des Français en cette période de trouble politique et social, trouve le chemin des chevalets par le subterfuge de sujets antiques jusque-là propices aux scènes de pathos. Finies les lamentations, place au crime ! Et la Guerre de Troie a bon dos. À Angers, la peinture s’affiche comme l’exutoire d’une hantise, « celle du délitement de l’ordre social et des principes raisonnés qui le fondaient ».

L’histoire et les vertus du drame
Face à cette Antiquité « des pulsions et des passions », Pierre Guérin veille. S’il conserve une distance avec le cœur de l’action, tout occupé qu’il est à diriger la Villa Médicis à Rome, le vieux maître souhaite néanmoins adresser une réponse plastique à ses élèves. Il fallait leur prouver que la violence et la fougue dramatique n’étaient pas l’apanage de la veine romantique – le Beau idéal pouvait lui aussi faire dans la véhémence. Fresque monumentale de 4 m x 6 m, La Mort de Priam devait être son « cheval de Troie contre le romantisme ». Le peintre y illustre l’impétueux fils d’Achille, Pyrrhus, tirant par les cheveux le roi Priam sur l’autel du temple de Minerve avant de lui porter le coup fatal. Plusieurs protagonistes entourent la scène : Polite, mort aux pieds de sa mère la reine Hécube, effondrée de douleur et soutenue par ses filles ; Andromaque qui craint pour son fils Astyanax ; Cassandre glacée de voir se réaliser ses prédictions ; et Hélène, rongée par la culpabilité.

Ce choix d’un épisode de la Guerre de Troie n’est pas innocent – de là à voir dans l’affrontement entre les Grecs et les Troyens celui des deux écoles de peinture, il n’y a qu’un pas ! Las, rattrapé par la maladie, Guérin n’est jamais venu à bout de l’œuvre, qui finira dans les réserves du Musée des beaux-arts d’Angers en 1862, léguée par l’un des élèves de Guérin qui en avait hérité. Les descendants du peintre n’ont jamais souhaité que la toile fût exposée, prenant pour prétexte son état inachevé. Ajoutons que le risque d’une interprétation politique a pu les effrayer – un hommage à Louis XVI et le génocide des Bourbons, ou le vœu de voir tomber Louis-Philippe… À l’occasion du réaménagement du Musée des beaux-arts d’Angers en 2004, le tableau a été restauré et enfin accroché en bonne place.

Grâce au talent de la scénographe Loretta Gaïtis, le parcours de l’exposition parvient à combiner contextualisation historique et montée en puissance esthétique pour atteindre son apogée avec La Mort de Priam parfaitement mis en valeur. Le parcours relate le passage entre le pathos homérien à la fureur virgilienne, reflet du succès de L’Énéide de Virgile aux dépens de L’Iliade d’Homère ; ou quand « Priam sacrifié succède à Priam larmoyant ». L’accrochage aborde l’effet de lumière rougeoyante en peinture, utilisé par Guérin en référence au feu qui ravage le palais de Priam, ainsi que la figure des femmes ; Virgile n’a pas spécifié leurs rôles ou les expressions lors du meurtre de Priam, aussi Guérin a-t-il improvisé. La sélection se concentre sur les dessins et autres esquisses peintes de Guérin, ses contemporains et ses élèves – une abondance de petits formats qui contrastent avec la monumentalité de La Mort de Priam. Dotée d’un catalogue dont les textes sont signés par des universitaires, l’exposition affiche son ambition d’apporter sa pierre à l’histoire de l’art. Ce qui est chose faite. Le sujet de l’école davidienne à bout de souffle et du destin de ses meilleurs représentants, les « quatre G » (Gros, Gérard, Girodet et Guérin), avait fait l’objet d’un excellent ouvrage, Le Suicide de Gros. Les peintres de l’Empire et la génération romantique par Marie-Claude Chaudonneret et Sébastien Allard (lire le JdA n° 340, 4 février 2011), auquel Mehdi Korchane fait largement référence. À Angers, le chapitre sur Pierre Guérin est étoffé. Dans une ambiance sanguinolente, certes.

LA DERNIÈRE NUIT DE TROIE. HISTOIRE ET VIOLENCE AUTOUR DE LA MORT DE PRIAM DE PIERRE GUÉRIN

Jusqu’au 2 septembre 2012, Musée des beaux-arts d’Angers, 14, rue du Musée, 49100 Angers, tél. 02 41 05 38 00, www.musees.angers.fr, tlj 10h-18h30. Catalogue coédité par le musée et Somogy, 184 p., 29 euros, ISBN 978-2-7572-0536-5

LA DERNIÈRE NUIT DE TROIE

- Commissaires : Patrick Le Nouëne, directeur et conservateur en chef des musées d’Angers ; Mehdi Korchane, historien de l’art et enseignant à l’École du Louvre

- Scénographie : Loretta Gaïtis

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°372 du 22 juin 2012, avec le titre suivant : La Guerre de Troie revisitée

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