Mercredi 19 décembre 2018

La France sort ses griffes

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 20 janvier 2006 - 995 mots

L’Hexagone représente 13 % du marché mondial. Sa part de marché a baissé par rapport à 2004 pour les beaux-arts. Le secteur des arts décoratifs du XXe siècle reste particulièrement porteur.

Le décor se prête à un scénario catastrophe : la France est sur le fil du rasoir avec une croissance économique de 1,5 % et un second semestre marqué par des séismes sociaux mal gérés. De manière presque incantatoire, la Bourse parisienne regagne pourtant ses niveaux de l’été 2001 avec une hausse de 23,4 % du CAC 40. De même, le marché de l’art s’en sort plutôt avec brio. Selon les chiffres de Christie’s France, l’Hexagone représenterait, toutes spécialités confondues, 13 % du marché mondial. D’après Artprice, il ne détient toutefois que 6,1 % sur le segment du « Fine Art », un chiffre en recul par rapport à 2004. Signe que la France fait son miel – ou son beurre – sur d’autres travées que les beaux-arts.
Sans débauche de ventes ni collections phares, le secteur des arts décoratifs du XXe siècle a été porteur en 2005. « Les plus belles pièces en Art déco ont été présentées cette année à Paris », martèle le spécialiste Jean-Marcel Camard. Et d’égrener quelques records, du fauteuil « à la sirène » d’Eileen Gray (1,7 million d’euros) au vase de Jean Dunand (1 million d’euros) chez Camard & associés en passant par le lampadaire Religieuse de Pierre Chareau (404 000 euros) chez Christie’s. Néanmoins, la palme en la matière revient à New York, avec la table de Carlo Mollino adjugée pour 3,8 millions d’euros en juin 2005 chez Christie’s. Un prix faussé pour certains observateurs par la surenchère entre deux conseillers, lesquels faisaient grimper la part de leurs commissions en même temps que les enchères.

60 % de clientèle étrangère
Côté arts primitifs et précolombien, la France, confortée par l’ouverture du Musée du quai Branly le 20 juin, mène la danse. Le chiffre d’affaires du département Art africain de Sotheby’s à Paris, de l’ordre de 6,8 millions d’euros, dépasse de plus de 2 millions celui du bureau new-yorkais. Par un curieux paradoxe, la primauté hexagonale s’exprime dans des domaines pour lesquels les grands marchands sont principalement parisiens, mais les clients, étrangers, voire américains ! « Nous avons, à Paris, tous les gros clients américains, mais pas encore les anonymes actifs dans les ventes new-yorkaises », regrette Jean-Marcel Camard. En 2005, les acheteurs étrangers ont représenté près de 60 % de la clientèle de Christie’s, Sotheby’s et Tajan. Les maisons de ventes profitent aussi de l’entrée en lice des nouveaux enchérisseurs asiatiques. « La provenance française est très recherchée par les amateurs chinois, insiste Philippe Delalande, spécialiste de Christie’s. Dans le domaine des arts d’Extrême-Orient, nous n’avons rien à envier à Londres. En retirant les lots phares des ventes à Paris et à Londres, on constate que le résultat à Paris est de niveau vraiment international. »

100 % de progression pour l’art contemporain
Concernant la peinture ancienne, segment dans lequel la puissance de feu des marchands parisiens est modeste, les ventes publiques françaises font grise mine. Les tableaux anciens restent l’apanage de Londres et de New York, où Sotheby’s a exporté pour 40 millions d’euros d’œuvres en 2005.
Habituellement brocardée comme la lanterne rouge du marché de l’art contemporain, la France a étonnamment bénéficié des ressacs des dispersions new-yorkaises. Les chiffres d’affaires en art contemporain d’Artcurial (14,8 millions d’euros), Cornette de Saint Cyr (11,2 millions d’euros) et Tajan (10,5 millions d’euros) sont en nette progression, de 25 à 100 %. Le potentiel est d’ailleurs tel que Sotheby’s prévoit une vente généraliste à Paris en juillet. Mais ne rêvons pas ! Le cumul des chiffres annuels des trois acteurs parisiens équivaut au produit de la seule vente du matin de Christie’s à New York le 9 novembre (37,6 millions de dollars, 31,6 millions d’euros). D’après Artprice, la France ne détient que 3,9 % de ce segment, soit à peine 1 % de plus qu’une place comme Hongkong ! Avec l’extension cette année du droit de suite à l’Union européenne, le pays se trouvera toutefois sur un pied d’égalité avec la Grande-Bretagne. Bien que cette dernière jouisse d’un moratoire jusqu’en 2010 pour les artistes décédés, elle devra se résoudre à appliquer la loi pour les créateurs vivants. Du coup, un nouvel équilibre des forces entre Paris et Londres pourrait timidement se dessiner.

Les chefs-d’œuvre vers New York
Pour l’heure, les chefs-d’œuvre modernes et contemporains sont surtout aiguillés vers l’étranger. Sotheby’s a ainsi mandé vers New York un bronze de Rodin, Ève, adjugé en mai pour 2,3 millions de dollars. Cette sculpture avait été achetée par un marchand pour 330 000 euros chez Lombrail-Teucquam en novembre 2003. Ne se serait-elle pas aussi bien vendue à Paris, avec le fichier et la force de frappe d’une firme dont les réseaux dépassent ceux d’une petite étude française ? « On l’aurait vendue dans la fourchette d’estimation de 600 000 à 800 000 dollars », réplique Andrew Strauss, spécialiste de Sotheby’s. Inversement, des œuvres moyennes s’en sortent mieux à Paris, valorisées en couverture de catalogue alors qu’elles auraient été noyées dans une vente de jour à New York. Ainsi de Red Joy, de Jean-Michel Basquiat, ravalé en 2003 chez Sotheby’s Londres sur une estimation de 350 000 livres sterling (environ 509 000 euros), puis adjugé pour 734 000 euros chez Artcurial en décembre. L’analyse vaut aussi pour Moret-sur-Loing d’Alfred Sisley, parti pour 1,4 million d’euros chez Christie’s le 24 mai. « Paris peut proposer un regard plus frais, mettre en valeur des œuvres considérées comme courantes à New York par rapport au volume vendu », souligne Thomas Seydoux, spécialiste de Christie’s.
Pour jouir d’une plus grande visibilité, le commissaire-priseur Arnaud Cornette de Saint Cyr préconise de déplacer les Temps Forts parisiens de juin-décembre à mars-octobre. Deux mois qu’avaient déjà choisis les salles de ventes pour disperser les collections des Durand-Dessert, du baron de Redé et de Gérard Geiger, avec le succès que l’on sait.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°229 du 20 janvier 2006, avec le titre suivant : La France sort ses griffes

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