Vendredi 23 février 2018

La fin des grands chantiers

Le Grand Palais attend toujours un projet

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 1 septembre 2008

Vingt ans durant, du Centre Georges Pompidou (1977) à la Bibliothèque François Mitterrand (1997), les grands équipements culturels ont, certes, fait la démonstration que la France demeurait le numéro 1 en termes de consommation culturelle et s’érigeait comme un modèle de politique et de création architecturale. Vanitas vanitatis, la voracité de ces équipements les a transformés en gouffres financiers, et leur trop grande complexité technique en instruments ingérables. L’ère des grands chantiers s’achève donc, remplacée par celle de toutes les réhabilitations. État des lieux.

C’en est fini du temps des “grands chantiers”, qu’ils soient présidentiels ou autres. Plusieurs raisons à cela, depuis les plus concrètes jusqu’aux plus virtuelles. Raisons budgétaires à l’évidence, puisque les coûts ne sont plus ce qu’ils étaient et que les urgences sont autres. Raisons budgétaires encore, avec des coûts de fonctionnement souvent invraisemblables, des besoins en personnel insatiables, des difficultés de maintenance permanentes, des reprises/réparations/réhabilitations quasi endémiques, des remises à niveau constantes, des surprises trop fréquentes. Raisons quantitatives également, si l’on considère que le parc architectural consacré à la consommation culturelle est dorénavant suffisant. Raisons sociétales enfin, tant il est vrai que déjà l’expression du pouvoir ne s’inscrit plus volumétriquement dans des bâtiments symboles, mais bien dans des réseaux, autrement plus subtils, de communication et d’échange en temps réel. Comme si la simultanéité avait, d’ores et déjà, remplacé la pérennité !

Quoi qu’il en soit, la Mission interministérielle des Grands Travaux a disparu le 1er septembre 1998, remplacée depuis par l’Établissement public de maîtrise d’œuvre des Travaux culturels. Un changement de dénomination et, surtout, un changement de statut. Un établissement public est loin d’avoir le poids, l’amplitude et l’envergure d’une mission interministérielle ; un objectif de maîtrise d’œuvre n’est en rien celui de définition et de programmation ; enfin, les grands travaux se sont réduits aux travaux culturels.

Pour autant, l’Établissement public, présidé par Jean-Claude Moreno, dispose encore de sérieuses cartouches. Avec quatre ensembles bien répertoriés. D’abord, celui qui concerne les travaux déjà engagés et qu’il convient de terminer au plus vite : le Louvre – encore 500 millions de francs à dépenser –, avec la passerelle Solférino de Marc Mimram, les salles de peintures, les salles de l’Ucad (Union centrale des arts décoratifs) et l’antenne du Musée dit des arts premiers ; le Musée des arts et métiers, dont l’inauguration est prévue en octobre 1999 ; la rénovation de la Galerie de paléontologie du Musée de l’homme ; la réorganisation de l’accueil du public au Musée d’Orsay.

Ensuite, une série de projets partiellement définis, et déjà dans les “starting-blocks” : l’aboutissement du regroupement des services du ministère de la Culture dans l’immeuble de la rue des Bons-Enfants réaménagé par Francis Soler ; la réhabilitation-reconversion du Grand Palais ; la transformation de l’American Center de Frank Gehry en Maison du cinéma ; la création d’un Centre national de la danse à Pantin ; la rénovation du Théâtre de l’Odéon ; la transformation de l’ex-Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu en Institut national d’histoire des arts ; la mise en œuvre de la Cité de l’architecture et du patrimoine dans la partie du palais du Trocadéro qui accueillait le Musée des monuments français et la Cinémathèque.

Puis, une famille de projets complexes sur lesquels la réflexion entreprise aboutira à long terme : le palais de Versailles ; le Muséum d’histoire naturelle ; la deuxième tranche du Collège de France (la première tranche, signée Bernard Huet et Jean-Michel Wilmotte, est actuellement en cours). Enfin, des projets à très long terme et à propos desquels s’engagent actuellement des missions de réflexion : la rénovation du Théâtre de Chaillot ; l’affectation de la partie du palais de Tokyo destinée autrefois à la Fémis et qui aujourd’hui, entièrement évidée, n’a aucune perspective ; la création d’une grande salle de concert symphonique dont on ne sait encore si elle sera localisée à La Villette, en voisinage de la Cité de la musique, ou bien ailleurs.

Parmi tous les projets en cours, cinq ont une importance et une signification particulières : le Musée de l’homme, des arts et des civilisations (dit des Arts premiers), le Musée Guimet, le Grand Palais, le Centre Georges Pompidou et la Cité de l’architecture et du patrimoine.

Les Arts premiers : un musée différent
Placé sous la double tutelle de la Culture et de l’Éducation nationale, il réunira les collections du Musée de l’homme et celles du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, auxquelles s’ajouteront des œuvres de provenances diverses. Au total, 430 000 objets, 200 000 ouvrages, 260 000 photographies et une collection de documents sonores et filmés unique.

Une association se constitue, présidée par Jacques Friedmann, et bénéficie d’une direction bicéphale formée d’un directeur du projet muséologique, Germain Viatte, et d’un directeur du projet scientifique, Maurice Godelier. Car le musée ne sera pas seulement un musée, mais également un pôle de recherche et d’enseignement. Comme le soulignent ses codirecteurs : “Les objets sont témoignage, héritage, mémoire et savoirs enfouis. Mais ceci, à condition de les faire parler, car en eux-mêmes ils restent muets. L’objet d’art, certes, crée l’émotion mais il ne dit rien de celui qui l’avait fabriqué ni de la société qui lui avait donné usage et sens. Conserver, exposer, expliquer, faire comprendre sont les fonctions d’un musée, et seule la combinaison de deux métiers – celui des conservateurs et celui des chercheurs – et de leurs approches permettra de les assumer pleinement.”

Un musée différent donc, et qui sera situé, après bien des errances, à l’ombre de la tour Eiffel, quai Branly, là où était projeté le Centre international de congrès et où campent les tentes qui accueillaient, entre autres, la Fiac. Soit un terrain de 24 000 m2 qui recevra un bâtiment de 35 770 m2 – la moitié d’Orsay –, tout en laissant une surface de 7 500 m2 dévolue à un jardin.

La Mission de préfiguration installée, le programme défini, le lieu choisi, ne reste plus qu’à agir. Une consultation internationale d’architecture sera donc lancée en février-mars 1999. Une douzaine de dossiers seront alors choisis et le concours définitif enclenché. Trois projets seront retenus et développés, et le lauréat désigné en octobre 1999. Les travaux débuteront en janvier 2001 ; l’ouverture au public est prévue au printemps 2004. Le tout, pour un budget de construction, aménagement et installation (le foncier est donné par l’État) fixé à 1,11 milliard de francs 1998.

Un objectif à six ans, ce qui fait long et loin pour un président pressé. En attendant, une antenne d’une superficie de 1 400 m2 sera ouverte par Jean-Michel Wilmotte, fin 1999, au Musée du Louvre, pour abriter 120 chefs-d’œuvre d’art primitif, parmi lesquels un grand masque Bamiléké du Cameroun, une pierre sculptée de l’île Ambrym (Vanuatu), une effigie de Quetzalcóatl, le serpent à plumes aztèque, le pilier central d’une maison de réunion de Colombie britannique, une tête de l’île de Pâques donnée par le Chili. Reste à savoir si ces 120 merveilles rejoindront le futur musée en 2004 ou si le Louvre se chargera de les conserver jalousement ?

Guimet restructuré
On pouvait adorer le côté poussiéreux du Musée Guimet, et même lui trouver un aspect mystérieux qui l’apparentait à une bande dessinée de Tardi. Il n’empêche, il devenait urgent de tout dépoussiérer, de tout réorganiser. C’est chose faite puisque les travaux sont en cours sous la baguette des architectes Henri et Bruno Gaudin, et qu’ils seront terminés au printemps 2000 pour un budget de 330 millions de francs.

La restructuration des espaces, articulés par un double escalier monumental, distribués autour d’un patio central et inondés de lumière, coïncide admirablement avec le basculement de Guimet en un réel musée de civilisation, accentuant la cohérence chronologique et géographique de son fonds. Accentuation qui permettra la mise en lumière du Japon et de la Corée, d’autant que le musée possède la plus importante collection coréenne du monde occidental. En outre, le fonds de peinture chinoise et la superbe collection Ribout d’arts décoratifs indiens seront ainsi présentés au public pour la première fois. Par ailleurs, la création de deux sous-sols supplémentaires offre au musée un gain de surface de 2 500 m2, lui permettant de redéployer ses réserves et de créer une librairie, un espace de restauration, une nouvelle bibliothèque, un espace multimédia et des salles d’expositions temporaires.

Le Grand Palais au rapport
Le 18 novembre 1993 – cinq ans, déjà ! –, au lendemain de la catastrophe de Furiani,  le ministre de la Culture Jacques Toubon décide de fermer partiellement le Grand Palais en raison des risques qu’il fait courir à ses utilisateurs comme à ses visiteurs. Risques inventoriés depuis des années puisque pas moins de dix rapports (dont les rapports Vistel et Pattyn) leur ont été consacrés en dix ans. Risques en réalité connus depuis 1907, époque à laquelle on savait déjà que le Grand Palais avait été construit trop vite et sans suffisamment de précautions. Dès 1938, on s’interrogeait sur les travaux de réfection à y faire. L’aménagement des berges de la Seine, l’assèchement du sous-sol et le pourrissement des centaines de piliers en bois qui lui servent de fondations ne faisaient qu’amplifier le problème. Tous les experts, d’ailleurs, s’accordent à dire que le Grand Palais aurait dû être entièrement fermé.

Quoi qu’il en soit, y demeurent encore le Palais de la découverte, les Galeries nationales et le commissariat de police dont on ne sait que faire pour l’instant. Y demeurent également l’université de Paris-IV et son restaurant universitaire qui accueillent 9 000 étudiants – censés quitter les lieux depuis treize ans, ils rejoindront prochainement les ex-locaux d’HEC dans le XVIIe arrondissement –, et la Direction régionale des Affaires culturelles dont le déménagement vers le XIe arrondissement est prévu pour février 1999.

Un nouveau rapport vient tout juste d’être déposé par Serge Louveau (par ailleurs secrétaire général de la Mission de préfiguration du Musée des arts premiers), qui prend en compte la réfection totale de ce bâtiment en péril et sa réaffectation. Le rapport Louveau envisage une enveloppe minimum de 800 millions de francs 1998 pour remettre le Grand Palais en état et le transformer en “outil performant”, avec un calendrier qui prévoit deux ans de travaux pour la première tranche, centrale, et de cinq à sept ans pour le tout. Aucune décision n’est encore prise à ce jour, mais on se prend à rêver que le 1er mai 2001, date du 101e anniversaire du Grand Palais, serait idéal pour la réouverture de la première tranche.

Beaubourg mis en réseau
Le 27 septembre 1997, le Centre Pompidou fermait partiellement ses portes et engageait des travaux de rénovation et de réaménagement de ses espaces. Un projet ambitieux dans sa réorganisation et utile dans sa simplification d’usage. Deux architectes s’y consacrent, Renzo Piano, l’un des auteurs du Centre, et Jean-François Bodin, dont on connaît la science muséale.

À Piano, le réaménagement du Forum, de la Piazza, des terrasses et des coursives extérieures. Avec pour résultat un Forum entièrement restructuré pour offrir de meilleurs et plus nombreux services : accueil, activités pédagogiques (atelier des enfants, atelier multimédia), pôle spectacle – une grande salle de 440 places, une petite de 160 places, une nouvelle salle de cinéma de 150 places –, un “bar-théâtre”. Ce que Piano définit comme la “nouvelle cathédrale du Centre, la place, le lieu de rencontre et d’urbanité de cette petite ville qu’est le Centre Pompidou”. À Bodin, la bibliothèque, le musée et les espaces d’expositions temporaires du 6e étage. Entièrement réaménagée aux 2e et 3e étages, la bibliothèque récupère la mezzanine nord du 1er niveau où est implanté son nouvel accueil général, et bénéficie à partir de là d’un accès autonome vers ses autres niveaux. Les deux niveaux dévolus au musée subissent des sorts différents. Le 5e étage, réservé aux collections historiques, conserve – améliorés – les aménagements de Gae Aulenti, tandis que le 4e étage est, lui, entièrement réaménagé et consacré à l’art contemporain. Au 6e étage, l’immense espace réservé aux manifestations de prestige est décomposé en trois galeries de 2 200 m2, 1 000 m2 et 300 m2, destinées à accueillir les expositions temporaires.

Ceci, pour l’essentiel. Un calendrier très strict a été établi qui, pour l’instant, est parfaitement respecté : réouverture du Forum, du musée et de la bibliothèque au 1er janvier 2000 ; réouverture complète et terminée au 1er mars 2000. Le tout réalisé pour la somme de 440 millions de francs 1994, dont 40 millions générés par le Centre lui-même, notamment au travers des actions menées en partenariat avec Avenir, Swatch et quelques mécènes discrets.

La conclusion la plus positive à tirer de cette “mise en travaux” du Centre aura été la “mise en réseau” de ses activités. “Pendant vingt ans, confie Jean-Jacques Aillagon, président du Centre, nous avons été servis et desservis par le bâtiment. Nous nous sommes en quelque sorte autocentrés, repliés sur nous-mêmes. Ces travaux nous ont forcés à en sortir, à aller à la rencontre des autres, à partager, à diffuser, à être disponibles. C’est une leçon que nous n’oublierons pas.”

Une Cité de l’architecture controversée
Voilà sans doute le projet le plus controversé et à propos duquel il est difficile d’exprimer une opinion conséquente, tant sa définition et ses intentions sont encore trop générales. Même si, pour certains, la Cité de l’architecture et du patrimoine sera le lieu où gérer toutes les cohabitations, le carrefour de toutes les rencontres et l’outil comportant toutes les informations, d’autres – 216 à ce jour, et non des moindres –s’interrogent sur “son contenu culturel et son caractère fortement institutionnel et centralisé”.

Né de la rencontre d’un chercheur universitaire, Jean-Louis Cohen, et du directeur de l’Architecture et du Patrimoine, François Barré, le projet apparaît effectivement comme un monstre à l’appétit insatiable. Regroupant au palais de Chaillot le Musée des monuments français, l’Institut français d’architecture, un Institut du projet urbain, l’École dite de Chaillot (lieu de spécialisation pour les architectes des Monuments historiques), et récupérant d’autres fonds, comme celui de l’Académie d’architecture, des fonds particuliers allant de Viollet-le-Duc à Claude Parent, ainsi que des prêts en provenance du Centre Pompidou, de la Fondation Le Corbusier, du Centre national des arts et métiers, la Cité deviendra le plus grand musée et centre de recherche au monde.

D’autant que s’y surajoutera une Agence d’action architecturale, tournée vers la profession, la création architecturale et la diffusion de l’information. Un projet gigantesque et qui ne cesse de grandir, à tel point que son budget prévisionnel de mise en œuvre est passé, de juin à septembre 1998, de 238 millions à 294 millions de francs.

La quasi-totalité de l’aménagement est confiée à Jean-François Bodin, lauréat du concours portant sur les seuls Musée des monuments français et École de Chaillot. Un nouveau concours partiel sera prochainement lancé portant sur la Galerie contemporaine. Concours sur invitation et auquel Bodin sera convié. Le calendrier des travaux prévoit un démarrage à l’été 1999 et un aboutissement en décembre 2000. L’ouverture de la Cité est prévue en 2001, celle du musée en 2002 – sans plus de précision en l’état actuel des choses. Un projet plus qu’ambitieux et qui englobe toute l’architecture, du XIe siècle à nos jours. Un projet à suivre, attentivement.

Horizon 2000 et la suite
Le Musée des arts premiers, on l’a vu, est donc bel et bien le dernier des “grands chantiers”. Son établissement quai Branly entraînera naturellement le réaménagement de l’actuel Musée de l’homme, qui conservera au Trocadéro le Laboratoire d’ethnologie et ses collections, le Laboratoire de préhistoire et ses collections, et le Laboratoire d’anthropologie génétique avec sa sidérante collection de crânes. Quant au Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, porte Dorée, il sera vidé sans qu’aucune nouvelle affectation soit prévue pour l’instant.

Côté cinéma, les choses s’organisent, même si la défection de la Fémis laisse une moitié du palais de Tokyo en déshérence totale. Le bâtiment de Frank Gehry à Bercy accueillera prochainement la Maison du cinéma, qui regroupera la Cinémathèque française, le Musée du cinéma et la Bifi (Bibliothèque-filmothèque du cinéma), tandis qu’à deux pas de là, UGC s’apprête à ouvrir 18 salles et que Marin Karmitz en a prévu 12 à l’aplomb de la Grande Bibliothèque. Une passerelle jetée sur la Seine unira le tout en un gigantesque pôle du cinéma.

Enfin, pour clôturer l’ensemble Louvre/Tuileries, l’Orangerie, qui fermera ses portes au public à la fin août 1999, sera entièrement rénovée par les architectes Lajus, Brochet et Pueyo, pour un budget de 84 millions de francs 1998, et continuera d’accueillir la collection Walter Guillaume et les Nymphéas. L’Orangerie rouvrira à la mi-2001.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°73 du 18 décembre 1998, avec le titre suivant : La fin des grands chantiers

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