Dimanche 15 septembre 2019

La fabrique des maudits

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 19 février 2014 - 1888 mots

Vincent Van Gogh ? Suicidé à force d’incompréhension. Le Greco ? Un fou. Gauguin ? Mort exilé. Pollock ? Tué sur la route à 44 ans… Apparue avec le XIXe siècle, la figure de l’artiste « maudit » souffre d’ingrédients – souvent – mis en épingle par les écrivains (Gauthier comme Artaud), jusqu’à supplanter – toujours – la réalité.

Vincent van Gogh gênait les consciences ordinaires, et ceux que sa peinture dérangeait l’ont poussé au suicide. C’est la thèse d’Antonin Artaud, autour de laquelle Orsay axe sa grande exposition « Van Gogh/Antonin Artaud, Le suicidé de la société ». Le succès, sans aucun doute, sera au rendez-vous. « Aujourd’hui, dans les esprits, l’artiste maudit reste l’artiste par excellence », observe le spécialiste du peintre Wouter van der Veen, auteur d’un article consacré à la construction du mythe de Van Gogh, publié sur iPad aux États-Unis. Comment donc ce mythe du « maudit » a-t-il acquis un écho si important dans la société, et comment marque-t-il encore parfois le regard qu’on porte sur l’histoire de l’art ? Car à y regarder de près, rares sont en réalité les artistes que l’on peut considérer comme tels…

Van Gogh, l’emblème
L’idée d’une « malédiction » liée à la création prend forme au cours du XIXe siècle, en particulier chez les poètes. En 1832, dans son roman Stello, Alfred de Vigny présente une vision tragique du poète au sein de la société : « Du jour où il sut lire il fut Poète, et dès lors il appartint à la race toujours maudite par les puissances de la terre… », écrit l’auteur romantique. En 1859, Charles Baudelaire publie Les Fleurs du mal. Dans son poème L’Albatros, il dépeint cet oiseau grandiose victime des railleries et de la cruauté des hommes : « Le Poète est semblable au prince des nuées/Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;/Exilé sur le sol au milieu des huées,/Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » À travers ces vers apparaissent les éléments caractéristiques du poète – et de l’artiste – maudit : la supériorité d’un génie face à une société incapable de le comprendre et qui le vilipende, et une incapacité à « marcher » au milieu de ses contemporains – qui peut prendre la forme de la folie ou de l’alcoolisme, comme de la mélancolie.
Dans l’art comme dans la poésie, cette idée de « malédiction » prend racine dans les bouleversements causés par la Révolution française. « Dans la génération romantique, la figure aristocrate se déplace vers les artistes et les poètes, idéalisés face à des élites qui ne sont plus pertinentes », explique la sociologue Nathalie Heinich, auteure de L’Élite artiste chez Gallimard. Avec la fin de l’Académie royale de peinture et de sculpture et l’ouverture des premières écoles d’art, au début du XIXe siècle, de plus en plus de jeunes gens aspirent à peindre ou à sculpter. Or l’Institut de France, créé en 1795, qui lance les carrières officielles, comporte un numerus clausus. Un prolétariat artistique voit donc le jour. Vers 1840 apparaît l’idée de la « Bohème » : nombre de jeunes artistes, en attendant la reconnaissance, vivent dans la marginalité et les maux qu’elle engendre. Puis, dans les années 1860, les impressionnistes – qui connaîtront des secondes parties de carrière fulgurantes – montrent, par leur exemple, qu’on peut avoir un talent exceptionnel sans passer par les circuits officiels. « L’excellence ne réside plus dans le respect des conventions édictées par l’Académie, mais dans l’originalité et l’invention », insiste Nathalie Heinich. La reconnaissance d’un génie peut donc tarder à venir. Au début du XXe siècle, le sacre posthume de Van Gogh cristallise ce qui restera la figure emblématique du peintre maudit – génial, dramatique et rejeté par ses contemporains –, au prix d’une mise en scène de sa vie et de son œuvre à l’occasion de la grande exposition qui lui est consacrée en 1937.

des héros romanesques
Mais cette mise en scène constitue l’aboutissement d’une certaine attente du public. À la fin du XVIIIe siècle, les premiers musées ont ouvert leurs portes au public. Celui-ci a besoin d’informations ; les textes sur l’art et les artistes se multiplient. « Or les romantiques, surtout en France, sont mal accueillis par les autorités de l’époque : ils cherchent des cautions dans les siècles qui les ont précédés », observe l’historien de l’art Pascal Bonafoux, auteur du Dictionnaire de la peinture par les peintres chez Perrin. C’est ainsi que Théophile Gautier, lorsqu’il découvre Le Greco, met l’accent sur son caractère « extravagant ». Une tendance qui s’enracine au fil du siècle. « Ainsi, dans la seconde moitié du XIXe siècle, une biographie présente Rembrandt comme un martyr de la peinture et de la société », poursuit Pascal Bonafoux. Pourtant, s’il a en effet souffert des événements dramatiques, comme la mort de ses enfants et de sa jeune femme, et si le caractère révolutionnaire de son art a pu déconcerter ses contemporains, le peintre était admiré pour son talent – au point que Cosme de Médicis, futur grand-duc de Toscane, lui rend visite dans son atelier en 1667 pour lui acheter une toile. De même, au début du XXe siècle, on mettra l’accent sur le caractère dramatique de Caravage, sans doute assassin, condamné à mort, fugitif, en éludant le fait que son talent était reconnu et célébré, malgré de vives réactions face à certaines toiles, comme cette Mort de la Vierge où on lui reproche, peut-être à tort, d’avoir peint Marie en prenant pour modèle une prostituée.
Pour le public, l’artiste devient ainsi une figure romanesque. Peu importe qu’il soit vraiment maudit, pourvu qu’il puisse passer pour tel. C’est Camille Claudel, artiste géniale muselée dans un asile d’aliénés – « même si cet enfermement, décidé par sa famille, résulte d’une problématique familiale », remarque Nathalie Heinich. C’est aussi le sulfureux et célèbre Egon Schiele qui toute sa vie cherche à provoquer le scandale et à coller à l’image de l’artiste maudit, et dont son ami Arthur Roessler mettra en scène la prétendue malédiction dans sa première biographie. Ou encore Jackson Pollock, l’écorché vif alcoolique, pourtant célébré par les institutions. « L’attrait pour la figure de l’artiste maudit renouvelle le culte chrétien de la souffrance et de la rédemption », analyse Nathalie Heinich. Rares sont, cependant, les artistes vraiment maudits – comme Gauguin, qui meurt méconnu sous le soleil des Marquises. La figure du maudit se trouve d’ailleurs peu à peu éclipsée au cours du XXe siècle par des figures comme Picasso, Duchamp ou Dalí, qui refusent de jouer cette carte, même si elle continue de rencontrer un certain écho auprès du public. « Si on le met encore en  scène dans des livres ou des expositions, c’est en général à des fins publicitaires », observe Pascal Bonafoux. Et aujourd’hui, les artistes les plus en vue, Jeff Koons ou Damien Hirst, cultivent bien peu de cette esthétique héritée du romantisme…

En couverture : Courbet, maudit ou indigné ?

C’est l’homme qui dit non. Qui dit non à l’enseignement académique, qu’il jugea médiocre, au service militaire, dont il fut réformé, à la religion, qu’il conspua (L’Enterrement à Ornans, 1849-1850), au romantisme, qu’il abhorra, à la joliesse, qu’il méprisa (L’Atelier du peintre, 1855), à la frivolité, dont il se méfia (La Femme à la vague, 1868). Au conformisme et aux conventions, Courbet (1819-1877) tint tête, comme un insurgé que rien n’effraya, pas même les sentences et les semonces. L’artiste ne fut pas un maudit, un bafoué, objet de la réprobation du monde, mais bien plutôt un insoumis que révoltèrent le lyrisme et le baroque, tout ce qui contrariait le réel, au sens de Lacan. Courbet fut l’homme qui dit vertement ce que d’autres enrobèrent, qui préféra à la périphrase et à la paraphrase la crudité et la cruauté. Ici une truite agonisante (1877), là un sexe outrageux (L’Origine du monde, 1866). Ce fut le communard qui déboulonna la colonne Vendôme, le renégat que l’on incarcéra, l’émeutier que l’on ruina. Aussi Courbet fut-il moins un artiste sans, tel que Van Gogh, qu’un artiste contre – le système, l’évidence et la lisibilité –, capable de réinventer son histoire comme l’Histoire, ce qu’analyse remarquablement un récent ouvrage (Transferts de Courbet, Les presses du réel). Il suffit de regarder Le Désespéré (1843-1845) pour deviner dans cet autoportrait non pas un être démuni, encore moins forcené, mais plutôt frondeur, certain du pouvoir de sa révolte, entre Camus et Pasolini. Courbet, à jamais indigné.

Colin Lemoine

Avec la signature, fin janvier, d’une convention de partenariat entre les musées d’Orsay et Courbet, L’Origine du Monde sera exceptionnellement exposée à Ornans à partir du mois de juin 2014.

Jean-Luc Chalumeau : « En France, si vous êtes peintre, vous êtes maudit »

L’Œil : L’idée d’une malédiction artistique a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?
Jean-Luc Chalumeau : Sans doute. On s’aperçoit au début du XXe siècle que les officiels sont passés à côté de certains artistes de grand talent. Les maudits seraient donc ceux qui n’arrivent pas à être visibles en dépit de leurs qualités artistiques – ce qui arrive aujourd’hui à toute une catégorie d’artistes. Dans son film La Ruée vers l’art, la réalisatrice Marianne Lamour se focalise sur la formidable convergence du fric vers quelques créateurs. L’un des plus grands marchands suisses, Pierre Hubert, qui a fait de Bâle l’une des plus grandes foires du monde, y déclare que ce n’est pas « forcément » parce que Hirst vend à coups de millions de dollars qu’il est un grand artiste. Le mot « forcément » m’a frappé : pour être considéré comme un grand artiste, il faut donc d’autres conditions ! À ce propos, je me suis rappelé un dîner dans les années 1980, avec lui et l’artiste Lydie Arickx, peintre expressionniste aujourd’hui exposée et reconnue, mais dont l’écho est sans commune mesure avec celui d’un artiste contemporain comme Damien Hirst. Pierre Hubert la complimente sur ses toiles, puis il conclut : « Au fond, le seul défaut de votre peinture, c’est d’être de la peinture. » Ainsi, en France aujourd’hui, si vous êtes peintre, vous êtes maudit.

Certains peintres, comme Gérard Garouste, Marc Desgrandchamps ou Djamel Tatah, parviennent pourtant à émerger…
Bien sûr, mais ce sont des exceptions. Regardez la dernière Biennale de Lyon : la quasi-totalité des pièces exposées faisait intervenir de la lumière et du son. Bientôt, Claude Lévêque va investir le Louvre en mettant la pyramide de Pei en incandescence. Encore de la lumière et du son ! J’ai été membre de la commission d’achat du Fonds national d’art contemporain. Chaque artiste, selon la loi, peut proposer ses œuvres à l’achat. Mais j’ai pu constater que les peintures envoyées ne sont même pas déballées. Seules sont regardées les pièces présentées par les galeries dans le coup. Avant de pouvoir montrer sa peinture, il faut donc souvent avoir pénétré le milieu de l’art par un autre moyen. Par exemple, Jean-Michel Alberola, avant de pouvoir exposer la sienne, a dû attirer l’attention sur lui par des mises en scène et des fantaisies – comme présenter dans une galerie des tableaux retournés, sur lequel un prix était affiché. Seul pouvait retourner et voir l’œuvre celui qui l’avait auparavant achetée… Les peintres qui ne jouent pas ce jeu de l’art contemporain sont en général condamnés à l’obscurité, quel que soit leur talent.

Propos recueillis par Marie Zawisza

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°666 du 1 mars 2014, avec le titre suivant : La fabrique des maudits

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