Mercredi 19 février 2020

Art contemporain

« La » Delaunay, et quelle Delaunay !

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 23 septembre 2014 - 771 mots

La rétrospective de Sonia Delaunay qui ouvre ses portes ce mois-ci à Paris promet de mesurer la contribution de l’artiste à l’histoire de l’art moderne et de l’art abstrait détachée de celle de Robert.

Sonia Delaunay fut la première femme exposée de son vivant au Louvre en 1964, on l’aura peut-être oublié. Elle a aussi décoré une Bugatti 35 en 1924, une Citroën B12 en 1925 et une Matra M530 en 1967, bien avant que les Robert Rauschenberg ou Jeff Koons ne soient invités par Audi à jouer les décorateurs de capots. Sonia Delaunay n’est pas simplement une comète de l’avant-garde, elle aura continué de créer des œuvres parfaitement contemporaines jusqu’à sa disparition au terme des années 1970. Bien davantage qu’une « stimulante camarade de travail » – ainsi qu’on peut le lire dans l’Encyclopædia Universalis, qui ne consacre même pas de fiche individuelle à l’artiste et l’annexe à celle de son mari –, Sonia Delaunay (née Stern) a tracé sa propre voie, complémentaire de celle de Robert, qu’elle épouse en 1910 et dont elle soutiendra la pratique artistique grâce à son talent entrepreneurial. Certains diront même que c’est cet engagement pour sa famille qui l’aura empêchée de prendre toute son envergure. Mais la dame s’en est toujours défendue. « La » Delaunay était une touche-à-tout, avec un entregent remarquable.

Décloisonner les catégories
L’exposition montée par Cécile Godefroy et Anne Montfort a à cœur de changer la façon dont on voit et dont on considère le corpus extrêmement hétérogène de Sonia Delaunay. En 2011, c’était le Cooper Hewitt National Design Museum qui la célébrait, mais l’on restait dans le domaine des arts décoratifs. Longtemps d’ailleurs, à l’instar de Sophie Taeuber-Arp, les organes de légitimation artistique auront distingué – à tort, ces expositions le démontrent aujourd’hui – les pratiques appliquées de la danse et des décors, que Delaunay pratique aussi avec entrain. Un pas est désormais franchi en exposant dans un musée d’art toutes ces créations autant textiles, architecturales, décoratives que picturales. Les unes n’existeraient pas sans les autres, car la méthode de travail de ces artistes était globale. Sonia Delaunay réalisa ainsi en 1911 une couverture pour son fils dont l’assemblage géométrique stupéfait. Rien à voir esthétiquement avec les origines artisanales russes avancées comme inspiration par l’artiste, la méthode a été métabolisée pour atteindre un niveau d’abstraction concrète absolue bien loin de simples motifs répétés. « Quand la couverture fut terminée, l’arrangement des morceaux de tissu me semblait évoquer les conceptions cubistes, nous avons alors essayé d’appliquer le même procédé à d’autres objets et des peintures », confiera Delaunay. Le Musée national d’art moderne l’a d’ailleurs collectionnée comme une œuvre et non comme un objet.
 
L’actuel changement de mentalité est encore plus significatif grâce à la présence dans le catalogue parisien d’un texte de la grande Griselda Pollock, auteur prémonitoire de l’histoire de l’art féministe et de la révision des genres. Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris emboîte ainsi le pas à Camille Morineau et à son « Elles@Pompidou », présentation des collections au féminin qui a beaucoup marqué les esprits entre 2009 et 2010. Le parti pris de Cécile Godefroy et d’Anne Montfort n’est cependant pas celui d’une relecture purement féministe du corpus de Sonia Delaunay, mais davantage de poursuivre le décloisonnement catégoriel et d’amener à voir à sa juste mesure la contribution de l’artiste à l’écriture de la modernité et de l’abstraction sans minorer ses pratiques appliquées. Ainsi, des reconstitutions des pavillons que Sonia aura notamment réalisés pour l’Exposition universelle de 1937 ou après-guerre chez la galeriste Denise René. Beaucoup d’inédits seront exposés, venant de collections néerlandaises et allemandes. Certes, Delaunay comptait parmi les clientes de sa maison de couture, des célébrités comme Gloria Swanson, elle était prisée de la jet-set et son entreprise depuis ses premiers pas avec la Casa Delaunay à Madrid en 1918, a été prospère. Et alors ? Cela jette-t-il pour autant le discrédit sur ses production textiles, ses objets ? Ceux-ci ont assuré une diffusion de la modernité sans pareille. Sa vision de l’art dépassait ces clivages. « Ses apparitions dans les bals parisiens et aux vernissages en costume bigarré témoignent du rôle qu’elle assigne à la mode : celui de divulguer le nouveau langage visuel de la peinture abstraite auprès des foules et de répandre les contrastes du “simultané” dans le cadre de vie », écrit Cécile Godefroy. Cette synergie du simultanisme (conception de l’art qu’elle partageait avec son époux Robert) avec chaque bribe du quotidien constitue une autre expression que celle des philosophies holistes du Bauhaus. La modernité se conjugue non seulement au féminin mais aussi au pluriel.

« Sonia Delaunay. Les couleurs de l’abstraction »,
du 17 octobre au 22 février 2015. Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22 h. Tarifs : 11 et 8 €. Commissaires: Anne Montfort et Cécile Godefroy. www.mam.paris.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°672 du 1 octobre 2014, avec le titre suivant : « La » Delaunay, et quelle Delaunay !

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