Droit de réponse

La Corse réagit

Le Journal des Arts

Le 12 octobre 2001

Après notre « Vernissage » consacré à la Corse (lire le JdA n° 131, 31 août 2001), nous avons reçu de Jean-Marie Miserey, Drac de Corse, la lettre suivante dont nous publions ici les principaux extraits.

Votre numéro consacré à la Corse appelle de ma part les remarques suivantes :
Tout d’abord, lorsqu’il s’agit d’établir un bilan d’une quelconque activité sur l’île de Corse, tout observateur sérieux se doit d’intégrer dans sa réflexion le critère de la démographie et le critère de la géographie. Faute d’utiliser ces deux prismes, les considérations perdent toute objectivité comparative. Il faut toujours avoir à l’esprit que le nombre d’habitants au kilomètre carré est l’un des plus faibles de l’Europe. À titre de comparaison qui donne l’échelle et relativise les jugements, la population de la Corse (260 000 habitants) est trois fois inférieure à celle de la Région Limousin, elle est égale à celle de l’agglomération du Havre. Trois villes dépassent 10 000 habitants, deux pôles urbains Ajaccio et Bastia, comptant respectivement 60 000 et 40 000 habitants, sont le siège des activités culturelles principales et de ce fait décrivent la désertification culturelle de l’intérieur. Quand on ajoute le handicap de l’insularité et les difficultés du relief pour établir les liaisons internes, on peut alors décrire plus justement la situation, les réalisations, les insuffisances et au-delà les responsabilités des acteurs en présence. Force est de constater que le numéro du JdA ne tient nullement compte de ces critères pour fonder ses critiques.

Par ailleurs, vous nous servez un poncif seriné à tout propos sur les responsabilités de l’État au sujet du marasme culturel de la Corse en matière d’arts plastiques notamment. Ignore-t-on au JdA l’organisation déconcentrée du ministère de la Culture au point d’oublier que l’État n’est pas maître d’ouvrage des projets même s’il ne se prive pas de les susciter. Sur l’île – dont vous soulignez la singularité institutionnelle depuis 1991 qui organise un partage de compétences en matière culturelle entre l’État et la collectivité territoriale de Corse –, la Drac de Corse, comme ses homologues sur le continent, malgré ses moyens insuffisants, accompagne le développement culturel en octroyant des subventions pour autant que les collectivités locales ou les associations montent des projets dans lesquels elles apportent un minimum d’autofinancement. Or, on constate de manière malheureusement endémique la faiblesse financière des porteurs de projet et notamment des deux villes principales pour se lancer dans des projets d’envergure et faire bénéficier la population d’une offre culturelle digne de ce nom. (...)

Si les lieux d’exposition de l’art contemporain se comptent effectivement sur les doigts d’une main, des initiatives sont prises. On peut citer l’ouverture en 2001, à Ajaccio, de la nouvelle galerie Arkane avec le concours de la Drac. De même, Le Lazaret de François Ollandini, toujours à Ajaccio, est en recherche d’une identité autour de l’art contemporain. Des lieux à Bastia sont également repérés à cette fin.

Quand on ajoute l’activité du Frac et du CMP, institutions bénéficiant d’un label national avec les financements de l’Etat afférents dans le cadre du contrat de plan, la Corse en matière d’art contemporain ne présente pas un visage aussi négatif, le tout bien sûr mesuré à l’aune des indicateurs démographiques ou géographiques rappelés plus haut. Les lamentations de quelques insatisfaits ne changent rien à ce constat objectif. Certes, des progrès doivent encore intervenir, l’effort devant porter notamment sur l’enseignement artistique et la sensibilisation des publics à l’art contemporain, mais gageons que la nouvelle donne institutionnelle qui se profile le permette.
S’agissant du patrimoine, l’article du JdA intitulé “Vers une transmission de patrimoine en Corse” intervient dans un contexte délicat pour la Drac, celui de la discussion de la loi relative à la Corse qui prévoit dans son article 9 une réduction significative de ses compétences et de son périmètre. De tout temps, les services de l’État-culture ont été malmenés dans l’île et plus encore dans la période récente, comme actuellement. Au cours du colloque de Corte, une motion dont on ignore l’instigateur a été votée qui souhaite (en substance) que le nouveau statut dote enfin la Corse de services patrimoniaux dignes de ce nom. Cependant, les critiques concernent également la CTC en tant qu’elle dispose de compétences en matière culturelle depuis 1991. Mais, on aura remarqué que la charge vise surtout l’État, ne lit-on pas : “À travers ce rapide survol de la situation, il apparaît que l’État a failli et s’est montré négligent dans l’exercice de ses missions.”

Même s’il déplore la faiblesse des effectifs de la Drac (ce qui pour tout dire rendrait l’auteur plutôt sympathique car objectif pour le coup), cet article comporte des affirmations sinon erronées du moins faiblement argumentées auxquelles il convient de faire pièce. À la question de savoir si la Collectivité territoriale de Corse peut ou non exercer vis-à-vis d’autres collectivités locales ou de particuliers un pouvoir coercitif (“lancer des injonctions”) en matière de restauration de patrimoine protégé au titre des monuments historiques, la réponse est négative. Toutefois, une telle situation demeure très exceptionnelle, et même l’État recourt rarement à des travaux d’office.

Le patrimoine des collectivités locales, en particulier des petites communes rurales de l’intérieur de la Corse, peut présenter des besoins, parfois urgents, de consolidation, de restauration et généralement d’entretien. C’est moins le manque de volonté que le manque de moyens qui est à l’origine de carences de la part de ces collectivités vis-à-vis de leur patrimoine. Un seul remède me paraît donc efficace, c’est celui précisément employé par les services de l’État : assumer la maîtrise d’ouvrage. Or, la Collectivité territoriale de Corse, alors qu’elle assure jusqu’à 85 % de la part des financements nécessaires aux restaurations des édifices protégés, a rarement opté pour se faire déléguer la maîtrise d’ouvrage de la part d’une collectivité plus modeste, préférant délibérément agir en subventionnant les travaux, et échapper ainsi à toute obligation de résultat ou d’implication dans l’exécution des travaux. (...)

Enfin, rappelons à nouveau qu’on ne saurait comparer la Corse formée de deux départements et 260 000 habitants avec d’autres Régions françaises, pour le nombre d’objets et d’édifices protégés au titre des monuments historiques.

Si l’on compare les chiffres de la protection, c’est l’échelle départementale avec le même taux d’habitants au kilomètre carré qu’il convient d’adopter. Les départements de Haute-Corse et de Corse-du-Sud ne sont pas les derniers départements français pour le nombre d’édifices classés ou inscrits. Toutefois, il convient de souligner que les chiffres sont relativement bas par rapport au potentiel patrimonial de la Corse. Cette faiblesse est en grande partie liée aux règles successorales particulières et à l’absence de titre de propriété dans l’île. Cette observation vaut aussi bien pour les particuliers que pour les collectivités.

On atteint le summum de la désinformation quand on lit l’affirmation selon laquelle “la recherche archéologique, malgré la richesse du contexte, en est restée au ‘stade primitif’”. Sur les neuf dernières années, les bilans scientifiques du service régional de l’archéologie ont recensé 488 titres de publications diverses, soit une moyenne de 54 titres annuels en matière de diffusion des connaissances archéologiques.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°134 du 12 octobre 2001, avec le titre suivant : La Corse réagit

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