Dimanche 17 février 2019

La commémoration du baptême de Clovis divise « les deux France »

Laïcs et traditionnalistes s’opposent sur la « naissance de la France »

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1996 - 741 mots

L’Église catholique célèbre avec éclat le quinzième centenaire du baptême de Clovis, avec pour point d’orgue la visite annoncée du pape Jean-Paul II à Reims le 22 septembre, au risque de se voir accusée de récupérer l’histoire à son profit.

REIMS - La commémoration du quinzième centenaire du baptême de Clovis à Reims, lieu de la conversion du roi des Francs, a mis en émoi les partisans de la France laïque et les traditionnalistes. Les partis de gauche et les francs-maçons dénoncent un détournement de l’histoire par l’Église catholique, soutenue par l’État républicain. Selon eux, l’Église voudrait assimiler la naissance de la France à la conversion de Clovis, premier roi païen à embrasser la foi chrétienne. De son côté, Jean-Marie Le Pen a réuni ses troupes à la Mutualité, à Paris, pour glorifier le roi catholique. En 1987, le millénaire du couronnement de Hugues Capet avait déjà été l’occasion de célébrer la naissance de la France.

Le spectacle "Clovis et la naissance de la France", réalisé dans la nef et sur la façade de la cathédrale de Reims, n’échappe pas aux ambiguïtés de cette commémoration. Certes, la "techniscénie" met avantageusement en valeur l’architecture grâce à des jeux de lumière et à la représentation, sur les piliers et les bas-côtés, d’iconographies datant pour la plupart du VIe siècle. Mais le commentaire et le film en noir et blanc projeté sur un voile de tulle, avec un Clovis sortant torse nu des eaux baptismales, semblent destinés à édifier les spectateurs. "L’objectif est de créer l’ambiance d’une marche des ténèbres vers la Lumière divine, représentée par le baptême", souligne le dossier de presse du Centre national art et technologie (CNAT), auteur du spectacle.

"Pour moi, l’histoire de France commence avec Clovis, choisi comme roi de France par la tribu des Francs qui donnèrent leur nom à la France", avait déclaré le Général de Gaulle. Et pourtant, les connaissances historiques sont bien minces. Le principal texte sur lequel s’appuient les historiens est une œuvre hagiographique de Grégoire de Tours, l’Histoire des Francs, écrite un siècle après les événements.

"Fille aînée de l’Église"
Le règne de Clovis s’inscrit à l’époque de l’effondrement de l’Empire romain, et le roi des Francs s’impose au milieu des autres tribus barbares. À la fin de son règne, en 511, il exerce son pouvoir sur un territoire qui va du Rhin à l’Adour. Son royaume qui comprend la plus grande partie du Benelux et de l’Allemagne occidentale actuels, ne comptait ni tout le Sud-Est de la France ni la Bretagne. La nation française était loin d’être formée. Et si l’histoire a surtout retenu sa conversion au catholicisme sous l’influence de sa femme Clotilde, entraînant avec lui celle d’une partie de ses guerriers, l’évangélisation de la France n’a pas commencé avec Clovis mais bien avant, sous l’Empire gallo-romain. La date même du baptême en 496 est douteuse. Il est vraisemblable que Clovis a été baptisé en 498 ou en 500. L’Église catholique a malgré tout préféré perpétuer la tradition, la commémoration du quatorzième centenaire s’étant déroulée en 1896.

Élaboré au Moyen-Âge, le mythe de Clovis est le symbole de l’alliance du Trône et de l’Autel. Sa conversion a valu à la France, pendant des siècles, le titre de "fille aînée de l’Église". Les rois de France jusqu’à Charles X ont été sacrés dans la cathédrale de Reims. Ceci explique pourquoi, au XIXe siècle, les Républicains ont préféré mettre en avant le mythe de Vercingétorix et "nos ancêtres les Gaulois".

En présentant un échantillon de l’iconographie peinte et dessinée depuis le XVIIe siècle sur Clovis, le Musée des beaux-arts de Reims illustre le mythe du roi des Francs. Mais les œuvres accrochées en rang serré ne bénéficient d’aucune scénographie. Des tableaux d’un intérêt mineur côtoient des œuvres de meilleure qualité, avec une prédominance de la peinture officielle du XIXe siècle. À noter, le Baptême de Clovis de Pierre Puget, Sainte Clotilde au tombeau de saint Martin de Charles Natoire, Clovis recevant la soumission des Rémois de Carl Van Loo, et des cartons de vitraux du XXe siècle par Chagall.

CLOVIS ET LA NAISSANCE DE LA FRANCE, spectacle de Jacques Darolles, Cathédrale de Reims. Renseignements/Réservations : 8, rue Robert de Coucy, 51100 Reims. Tél. : 26 40 16 74
CLOVIS ET LA MÉMOIRE ARTISTIQUE, jusqu’au 15 novembre, Musée des beaux-arts, 8 rue de Chanzy, 51100 Reims. Tél. : 26 47 28 44, tlj sauf mardi, 10h-12h et 14h-18h, fermé les 1er et 11 novembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°28 du 1 septembre 1996, avec le titre suivant : La commémoration du baptême de Clovis divise « les deux France »

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