Dimanche 21 octobre 2018

La céramique islamique à deux vitesses

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2007 - 946 mots

Fleurons de la production potière musulmane, les céramiques persanes et ottomanes rivalisent de techniques et de préciosité. Si le marché reste soutenu pour les grandes pièces, le couperet tombe sur les objets moyens.

Entre les IXe et Xe siècles, la ville de Nichapur, en Iran, fut le vivier d’une production potière originale. Dans un premier temps, les céramiques argileuses se parent de décors de cavaliers, d’oiseaux et de scènes de chasse, issus de l’héritage sassanide. Sous l’influence chinoise des Tang, leur épiderme s’habille de coulures vertes, jaunes et brunes. Les céramiques épigraphiques, dont des lettres brunes se détachent sur fond crème, sont les plus appréciées. Les prix varient généralement de 1 500 à 15 000 euros selon la puissance du graphisme et l’état de la pièce. En avril dernier, une coupe épigraphique s’est même envolée pour 69 600 livres sterling (103 000 euros) chez Sotheby’s à Londres.

Technique du petit feu
La céramique persane doit toutefois sa notoriété à la technique du petit feu, mise au point au XIIIe siècle et que les Européens ne découvriront que cinq siècles plus tard. Les pièces subissent une double cuisson, la première pour la glaçure, la seconde pour la fixation des émaux et des engobes colorés. Les minaï, littéralement émaux, appelés aussi parfois haft rang, offrent souvent des compositions figuratives, ce qui tord le coup au préjugé selon lequel la figure humaine serait inexistante dans l’art musulman. Les beaux objets minaï se négocient généralement entre 10 000 et 90 000 euros. Les lajvardina (lapis lazuli) possèdent, quant à elles, une glaçure à dominante bleue et un répertoire géométrique proche des enluminures. Les céramiques les plus exceptionnelles peuvent atteindre entre 50 000 et 60 000 euros.
L’abondance de pièces moyennes et surtout des états de conservation pas toujours excellents ont plombé ce marché. « Dans la mesure où les céramiques des IXe au XIIIe siècles sont essentiellement des pièces de fouille, il est rarissime de trouver des objets intacts avec une belle qualité de glaçure », admet Rim Mezghani, spécialiste de Christie’s. Le fossé s’est ainsi fortement creusé ces dernières années entre des pièces moyennes, lesquelles restent souvent sur la touche dans les ventes, et les objets de grande qualité.

Céramique d’Iznik
Symbole du raffinement ottoman, la production d’Iznik, en Anatolie, connaît son âge d’or dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous le règne de Soliman le Magnifique, avant de décliner à la fin du XVIIe siècle. Arabesques et palmes représentent une constante dans le répertoire ornemental d’Iznik. Le décor de « quatre fleurs », développé à partir de 1560, est des plus foisonnants. D’autres motifs s’inspirent de la porcelaine chinoise comme les grappes de raisins, les vagues ou encore les « lèvres de bouddha et sequins » également appelées çintamani. Au cours de la première période dite d’« Abraham de Kutahya », de 1480 à 1520, les céramiques se déclinent en bleu de cobalt et blanc à l’imitation des porcelaines Ming. Les pièces de cette période sont tellement rares qu’elles atteignent des prix mirobolants. En avril 2006, Christie’s a ainsi adjugé pour 400 000 livres sterling (591 932 euros) au Musée de Detroit un plat bleu et blanc daté vers 1480-1500.

Un nouveau sursaut
Le marché a connu une explosion dans les années 1988-1991 avec l’entrée en lice des grandes fortunes turques. Frappé très vite par la crise des années 1990, Iznik connaît un nouveau sursaut en 2000 dans les ventes Jules Chompret et Gérard Gilbert. Le pedigree du docteur Chompret fait alors doubler les prix moyens des objets. Un grand plat daté vers 1550-1555 appartenant au groupe dit « de Damas » frise les 550 000 euros au profit du Cheikh du Qatar. Depuis, le marché a trouvé une vitesse de croisière et surtout fait un tri. « Le marché a un peu changé. Les collectionneurs turcs sont moins présents, observe l’expert Laure Soustiel. Les pièces de moyenne qualité ou restaurées ne se vendent pas ou mal depuis environ quatre ans. En revanche, les petites pièces en joli état autour de 2 000 à 3 000 euros trouvent toujours preneurs, du moins dans les ventes françaises. »
La raréfaction des objets de qualité a provoqué un petit repli vers la production populaire de Kutahya, ville voisine d’Iznik, où de nombreux ouvriers s’étaient exilés après un incendie. Malgré un côté naïf ou provincial, ces céramiques d’usage domestique jouissent d’une nouvelle faveur. « Cette faïence se rapproche de la porcelaine européenne du XVIIIe siècle et de fait plaît aux Européens », indique Laure Soustiel. En 2001, une très belle gourde s’était adjugée pour 74 700 euros sous le marteau de François de Ricqlès. Plus modestement, en avril dernier chez Bergé et Associés, un pichet bleu et blanc est parti pour 24 186 euros. Comme toujours, la qualité dicte les prix.

La quête du lustre

Cette coupe en céramique argileuse (ill. ci-contre), présentée pour moins de 10 000 euros par la galerie Kevorkian au Salon du Collectionneur 2007, traduit l’influence de l’Irak abbasside sur les potiers iraniens samanides (Xe siècle). Le motif du lièvre, dont la facture s’approche plus de l’antilope que du lapin, s’inspire clairement de la céramique abbasside, tout comme la bordure de festons et les panneaux en forme de polygones irréguliers. Le mouvement donné à l’animal contraste toutefois avec le hiératisme des représentations à Bagdad « Dans le cas de cette pièce, il s’agit plus d’une inspiration libre, aussi bien dans le motif que dans les coloris, que d’une imitation », observe Corinne Kevorkian. Les potiers samanides connaissaient les créations abbassides, mais ignoraient les secrets de fabrication du lustre métallique que l’Iran a percé dans les dernières décennies du XIIe siècle. Initié dans l’Egypte fatimide pour l’art du verre, le lustre fut repris en Irak. Cette technique permettait des décors plus fins que les procédés habituels sous engobe. La glaçure au plomb, plus fragile et plus mate que le lustre métallique, n’atteint de fait pas la même brillance.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°264 du 7 septembre 2007, avec le titre suivant : La céramique islamique à deux vitesses

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