Jean Widmer : Tissage visuel

Le graphisme par Widmer

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 11 février 2008

Né en Suisse en 1929, et travaillant en France depuis les années 1950, Jean Widmer, créateur de l’agence Visuel Design, a largement marqué notre paysage visuel : la signalétique des autoroutes et celle du Musée d’Orsay sont quelques-unes de ses réalisations les plus connues. Enseignant à l’École nationale des arts décoratifs à partir de 1960, son rôle dans le développement du graphisme en France est majeur. Il revient sur l’évolution de cette profession.

Vous avez participé à la sélection des travaux de graphistes présentés à l’exposition de la Bibliothèque nationale de France. Les grandes manifestations sur ce sujet semblent plutôt rares.
Le graphisme n’est pas très diffusé auprès du public français. La profession y est toujours beaucoup moins connue qu’en Suisse, en Italie, aux Pays-bas ou en Allemagne. Bien sûr, la situation du graphisme s’est améliorée : sa qualité a certainement progressé. Mais les années “intéressantes” pour notre profession restent les concours institutionnels des années Mitterrand. Les Grands Travaux ont été très bénéfiques. Le phénomène est comparable à l’évolution de l’architecture, un domaine que le graphisme accompagne au niveau de la signalétique. Les concours d’identité visuelle et de signalétique, rattachés à la construction de grands bâtiments publics, ont largement crédité la profession. Moi-même, j’ai gagné certains de ces concours comme la Bibliothèque nationale de France, le Musée d’Orsay, ou l’Institut du monde arabe. Auparavant, j’avais réalisé le logo, l’identité visuelle et la signalétique du Centre Georges-Pompidou et les animations touristiques et culturelles sur les autoroutes. L’investissement a été fait sur un plan large et tous les graphistes ont travaillé. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation différente. Il s’agit de promouvoir le graphisme. Avec la diffusion des outils informatiques, la profession est en profond bouleversement. Cette question nous a à la fois permis d’avancer et nous a handicapés : une secrétaire peut désormais faire de la “typographie” et nous sommes en position de faiblesse devant des clients qui arrivent avec leur texte déjà fait.

En inaugurant l’enseignement du graphisme à l’École nationale des arts décoratifs en 1960, vous avez largement participé au développement de la profession. Quelle a été votre influence ?
Je suis arrivé en France avec une formation “bauhausienne”. Ancien professeur au Bauhaus, Johannes Itten dirigeait l’école de Zurich où j’ai suivi ma formation. Sa pédagogie était exemplaire. Il a formé un corps d’enseignants avancé tant sur le plan de la théorie que de la pratique. Je suis arrivé en France dans les années 1950, dans une agence de publicité. Je me suis vite rendu compte qu’il y avait beaucoup à faire car le terme “graphiste” n’existait pas encore, seul existait celui d’”affichiste”. J’ai essayé de faire profiter de mes connaissances. J’ai toujours été attiré par une clientèle culturelle et publique, et j’ai profité de la série de concours dont je vous parlais. Mon atelier a ensuite essaimé plusieurs groupes et le style que j’ai, en quelque sorte, établi. Pas mal de Suisses sont aussi rentrés aux Arts déco comme enseignants et cela a donné une formation basique et typographique aux graphistes français. Il y a eu d’autres courants par la suite, comme l’école polonaise. Le mélange n’a pas été inintéressant.

Il existe encore des styles ou des écoles nationales ?
Dans la presse et dans l’écrit, on classe les gens. Les Américains parlent encore d’écoles, ils jugent l’école Suisse comme la meilleure. Les graphistes suisses ont migré dans d’autres pays en Europe, aux USA et au Canada. Aujourd’hui, tout s’est tissé : les Hollandais, les Suisses, les Allemands ont des traditions qui remontent à des générations et elles se sont mélangées. Le graphisme a pris ses racines et a avancé ainsi. Je parlerais plutôt d’un style européen. Aujourd’hui, des gens comme M/M sont dans une voie éloignée du style helvétique, mais ils ont enseigné en Suisse romande ! Les courants s’interpénètrent, le graphisme se libère, il n’y a pas de dominations, seules priment la qualité, la créativité et l’originalité.

Vous parliez du Bauhaus. Cette école était basée sur l’interdisciplinarité. Vous-même, vous avez été influencé par le Constructivisme et étiez proche de l’Art concret suisse. Où se situe le graphisme dans ces échanges ?
Le graphisme doit être ouvert à tout. Il faut travailler dans un climat contemporain. Le style est en rapport avec la personnalité, et il peut pénétrer dans différentes expressions. Ainsi, j’ai beaucoup joué avec la photographie, et des artistes peuvent travailler de façon comparable aux graphistes. On peut penser à Morellet et ses jeux de néon par exemple. Les architectes avec les fenêtres, les ouvertures dans les bâtiments jouent aussi avec le graphisme. Quelqu’un comme Portzamparc a des visions très intéressantes sur ce plan. La percée du graphisme est un peu partout : chez les artistes visuels mais aussi dans la musique concrète ou contemporaine, où il y a un côté “abstrait” dans le son. Pour moi, l’attention du graphiste doit être portée sur le grand art, c’est peut-être pour cela que je me suis détaché de la publicité.

D’un point de vue technique, vous continuez à dessiner à la main sans recourir à l’informatique. Pourquoi ?
Ce n’est pas une obstination. Je dirigeais jusqu’à quinze graphistes à l’agence, et je ne pouvais pas rester sur une chaise, devant un ordinateur. Dans notre métier, l’informatique est devenu indispensable. J’en connais les possibilités et fais exécuter mes créations par mon équipe. Toute création passe d’abord par une recherche de concepts puis d’esquisses. Avec les logiciels, on arrive à des travaux intéressants de manière très rapide, mais ça ne produit pas d’idées. L’appareil ne pense pas, il exécute. Dans un sens technologique, cette machine est fantastique, il s’agit de la prolongation du bras et du savoir-faire.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°132 du 14 septembre 2001, avec le titre suivant : Jean Widmer : Tissage visuel

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