Dimanche 16 décembre 2018

Jean-Pierre Bertrand, éloge de l’alchimie

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 mai 2005 - 648 mots

Mêlant pratiques et matériaux les plus divers, Jean-Pierre Bertrand élabore une esthétique du vital et tente d’établir un lien entre la matière et l’esprit.

On a chacun ses héros. En 1972, Jean-Pierre Bertrand jette son dévolu sur la figure – ô combien mythique ! – de Robinson Crusoé, pur produit de l’imagination de Daniel Defoe. On peut à juste droit se demander ce qui intéresse l’artiste dans ce personnage et dans cet ouvrage qui font ordinairement les délices de la jeunesse et non d’un individu alors âgé de trente-cinq ans. Pour Guy Tosatto (conservateur du musée de Grenoble), qui le connaît bien et l’a jadis exposé au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart, le livre de Defoe offre à Bertrand « toute une série d’éléments qui alimenteront sa démarche, qu’ils soient de l’ordre plastique comme le citron, utilisé en tant que tel ou pour son jus, ou d’ordre méthodologique comme l’exploration de la science des numéros ».

Le peintre est un passeur
Venu du cinéma où il fut assistant réalisateur dans les années 1960, Jean-Pierre Bertrand développe depuis plus de trente ans une œuvre hétérogène qui se décline comme une alchimie mêlant pratiques et matériaux les plus divers : peinture, photographie, film, dessin, objet, installation… De grande taille, la stature imposante, Jean-Pierre Bertrand n’en est pas moins un être d’une sensibilité à fleur de peau. On pourrait dire de lui qu’il est tout miel, à l’image de la douceur qu’il dégage et de cette façon coulée qu’il a d’être, le geste lent, la parole secrète et le regard profond. Le miel, c’est justement l’un de ses matériaux privilégiés, comme il en est du citron et du sel – sublime paradoxe ! L’art de Bertrand s’élabore sur une expérimentation permanente au cœur de laquelle l’artiste exploite toutes sortes de substances, volontiers organiques, et réalise toutes sortes de compositions plus ou moins abstraites régies par une forme d’« arithmétique de la passion ».

« Jean-Pierre Bertrand n’est pas un peintre, il est un passeur. Il a la peinture dans le sang », notait voilà quelques années Olivier Kaeppelin, aujourd’hui directeur de la DAP. Il est vrai que, quelle que soit la forme qu’il emprunte, son art instruit une esthétique du vital qui tente d’établir un lien entre la matière et l’esprit, entre le vivant et l’artefact. Pour ce faire, l’artiste en appelle au concept de medium, entendu comme un « milieu dans lequel a lieu un phénomène » ainsi que le latin médiéval définit le mot. Pour lui, l’eau, la brillance, la coagulation, le redoublement, le reflet, voire l’apparence et la simulation, sont des médiums parmi d’autres avec lesquels il lui plaît de composer, comme il en est également de la mémoire, des temps anciens, de la parole, de l’intonation d’une voix, de la projection d’une image, etc. En cela, Jean-Pierre Bertrand est en effet « un passeur » et ses œuvres sont la manifestation subtile et matérielle d’un mode opératoire qui vaut pour sa capacité à témoigner d’un passage, d’une transformation, d’une métamorphose. Pour ce qu’il est à même d’acter un échange essentiel, le dévoilement d’un rien, la libération d’une percée, l’animation d’un flux.

Les œuvres de Jean-Pierre Bertrand n’ont rien d’autre qu’à faire voir un constat : le reflet d’un citron à la surface d’un miroir, l’irradiation lumineuse d’un monochrome, la lente imprégnation d’un matériau organique, les jeux de matière de la peinture tantôt projetée, tantôt écrasée, tantôt raclée, etc. Il existe une œuvre que l’artiste a réalisée en hommage à Kafka à l’appui d’un texte de Max Brod relatant les derniers instants de la vie de l’écrivain. Le biographe s’attache à nous les décrire avec précision mettant notamment l’accent sur le plaisir ultime que l’auteur de La Métamorphose trouve à ces riens quotidiens qu’est le goût d’un fruit ou celui de la bière. Il y va ainsi des œuvres de Jean-Pierre Bertrand : elles sont tout à la fois une saveur subtile, une délicatesse extrême avec un quelque chose d’indicible qui les rend proprement goûteuses.

« Jean-Pierre Bertrand », QUIMPER (29)

Le Quartier centre d’art contemporain, 10 esplanade François Mitterand, tél. 02 98 55 55 77, 16 avril-12 juin ; Jean-Pierre Bertrand est représenté par la galerie Michel Rein, 42 rue de Turenne, Paris IIIe, tél. 01 42 72 68 13.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°569 du 1 mai 2005, avec le titre suivant : Jean-Pierre Bertrand, éloge de l’alchimie

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