Entretien

Jean-Paul Goude : « J’ai un défaut : je parle trop »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 21 décembre 2011 - 1635 mots

Publicitaire phare des années 1980, le créatif refuse le terme de touche-à-tout, mais revendique celui d’artiste. Sans complexe, avec lucidité.

L’œil : Le Musée des arts décoratifs vous consacre une rétrospective riche de six cents œuvres. Comment une exposition de cette ampleur a-t-elle été possible ?
Jean-Paul Goude : À partir du moment où j’ai accepté le principe de cette rétrospective, je voulais qu’elle soit à la hauteur de l’honneur que Béatrice Salmon [la directrice des Arts décoratifs] m’a fait en me la proposant. Cela dit, rien n’aurait été possible sans le mécénat des Galeries Lafayette. J’aurais rêvé pouvoir m’installer dans le musée dès le début du mois de septembre, mais cela n’a pas été possible. Je ne suis pas ce perfectionniste obsessionnel qu’on croit, j’aime simplement le travail bien fait. Quand on s’exprime correctement, on a plus de chances d’être compris.

L’œil : Pourquoi cette rétrospective n’a-t-elle pas été organisée avant ?
J.-P. G. : Peut-être à cause de l’improbabilité de ma démarche… Cela dit, mieux vaut tard que jamais !

L’œil : Êtes-vous satisfait du résultat ?
J.-P. G. : Au début, j’ai trouvé l’espace proposé par le musée trop grand pour moi, par rapport à certains de mes travaux qui sont souvent des dessins de petites dimensions. Je ne voulais pas non plus arbitrairement occuper l’espace à grands coups d’énormes tirages photographiques. Puis j’ai pensé à la locomotive surdimensionnée qui avait descendu les Champs-Élysées, lors du bicentenaire de la Révolution française. L’État l’avait cédée à la mairie de Sotteville-lès-Rouen pour un franc symbolique il y a 25 ans ! Je l’ai installée sur un tapis persan, comme un grand jouet dans un salon ultra-bourgeois. Au début, je voulais qu’elle soit en marche sur un tapis roulant, mais c’était infaisable : trop laborieux, et surtout beaucoup trop cher.
Cette exposition est le reflet d’un parcours que j’espère cohérent. Mon travail publicitaire en fait bien sûr partie, et l’étiquette du communicant bondissant ne me dérange que dans la mesure où l’on pourrait me percevoir uniquement de cette façon.

L’œil : Cette exposition retraçant quarante ans de carrière est-elle aussi une forme d’introspection ?
J.-P. G. : Oui, bien sûr. Tout mon travail l’est ! Qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’est-ce qui fait l’essence de ma personnalité ? Ces questions, je me les suis posées dès le début des années 1970. Mon patron à l’époque, le rédacteur en chef d’Esquire, Harold Hayes, cherchait des idées fraîches. Je lui ai parlé du travail que je faisais sur moi-même, de mes talonnettes, de mes épaulettes, de mon rapport à l’artifice et du thème de la correction morphologique qui s’imposait à moi. La perspective d’être considéré comme une sorte de prothèse vivante ne me gênait pas, au contraire, à tort ou à raison, c’est une idée que je revendiquais… Il était sidéré ! On en a fait huit pages.

L’œil : Êtes-vous toujours complexé ? Par votre taille, votre âge…
J.-P. G. : Complexé n’est pas le mot. Je suis lucide. Non seulement j’assume mes imperfections morphologiques, mais j’en revendique la correction. Il me manque toujours une dizaine de centimètres de longueur de jambes, que j’essaye de compenser du mieux que je peux ; mon problème de cheveux, qui s’est stabilisé, reste préoccupant ; quant à la largeur de mes épaules, j’ai découvert la gymnastique, que je pratique régulièrement.

L’œil : Être né de père français et de mère américaine dans l’univers de la danse explique-t-il votre intérêt pour le multiculturalisme, mais aussi pour la forme, le mouvement, le spectacle ?
J.-P. G. : J’ai été élevé à Paris dans une ambiance cosmopolite, ce qui explique sans doute mon absence de préjugés. Si ma mère m’a transmis cet intérêt pour le corps, la musique, le rythme, c’est de mon père que j’ai hérité une certaine facilité pour le dessin et le style en général.

L’œil : Qu’est-ce qui vous a conduit à étudier aux Arts déco ?
J.-P. G. : Mon père, qui avait été tenté dans sa jeunesse par une carrière artistique vite réprimée, s’était juré de faire de moi un ingénieur, comme lui. Grosse erreur, car je n’ai jamais eu le moindre talent pour les mathématiques. À ma mère, l’artiste de la maison, vénérée par mon père, je dois de l’avoir convaincu de me laisser préparer les Arts déco.

L’œil : Le surnom de « Goudemalion » que vous a donné Edgar Morin, et qui est aussi le titre de cette rétrospective, vous convient-il ?
J.-P. G. : Absolument ! Non seulement il résume parfaitement ma démarche, mais il permet aussi de parler de moi-même à la troisième personne sans passer pour un grossier personnage. Si ma mère était américaine, elle était surtout d’origine irlandaise, catholique et puritaine. À la maison, j’étais prié de ne pas toujours parler de moi, un principe qu’elle s’est efforcé d’ancrer en moi toute sa vie.

L’œil : Ce terme de « Goudemalion » semble particulièrement adapté à Grace Jones, votre muse, votre chef-d’œuvre ?
J.-P. G. : C’est vrai, mais c’est la Grace Jones du One Man Show, la Grace minimale, celle à qui j’ai coupé les cheveux en brosse, que je revendique ; celle dont l’image – j’en suis très fier – semble s’être fixée dans l’inconscient collectif.

L’œil : Vous êtes l’un des créatifs les plus surprenants dans la pub des années 1980 et 1990 : les lutins Kodak, Vanessa Paradis en cage, les Galeries Lafayette avec Laetitia Casta… Vous semblez avoir eu carte blanche. L’époque était-elle plus audacieuse ?
J.-P. G. : En 1982, la publicité était un médium très à la mode en France. De plus, le marketing, qui n’en était qu’à ses balbutiements, n’avait pas encore supplanté la créativité.

L’œil : En 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française, vous jouez la démesure, la provocation, l’humour. A-t-il été facile de convaincre le président François Mitterrand ?
J.-P. G. : Le projet que j’ai présenté se voulait à la mesure de la commande qu’on m’avait passée tout en restant aussi proche que possible de mon univers. Le président a semblé en apprécier le ton et il a donné son feu vert, apparemment sans hésitation.

L’œil : Ce défilé serait-il encore possible aujourd’hui ?
J.-P. G. : Je ne le crois pas. Les temps ont changé, l’espoir d’une société multiculturelle triomphante semble de plus en plus mince, et c’est bien triste.

L’œil : Quel regard portez-vous sur votre carrière ?
J.-P. G. : C’est une carrière joyeuse. J’espère que tout ce qui est exposé au Musée des arts décoratifs en est le reflet. Chronologiquement installée, l’exposition évoque non seulement ce qui m’inspire depuis toujours, tels le corps, le style, l’humour, une vision romanesque, mais aussi et surtout mon amour du dessin et de la mise en images, qu’elles soient fixes ou animées.

L’œil : Que pensez-vous de l’art contemporain ? Vous considérez-vous comme un artiste contemporain ?
J.-P. G. : L’art contemporain, c’est épatant. Ma mère disait souvent que l’œuvre d’un artiste est le reflet de son âme, une réflexion certes un peu grandiloquente, mais qui m’aura durablement influencé. Aujourd’hui, seules l’authenticité, la rareté et la fraîcheur d’une expression artistique m’intéressent et, pour répondre à la deuxième partie de la question, je me considère comme un artiste d’aujourd’hui.

L’œil : Vous vous dites à la fois artiste, artisan et « artiste commercial » et vous semblez assumer très bien cette polyvalence.
J.-P. G. : Les qualificatifs ont moins d’importance pour moi que la finalité du travail. Depuis mon enfance, je me sers de toutes les disciplines qui s’offrent à moi à condition, bien sûr, de les maîtriser. Je n’ai pas de stratégie, je travaille à l’instinct et j’essaye d’être honnête. En revanche, je n’aime pas le terme « touche-à-tout » que l’on m’attribue souvent, même s’il est bien intentionné, je le trouve à la fois péjoratif et blessant.

L’œil : Comment pouvez-vous encore douter de votre talent artistique après avoir rassemblé des milliers de personnes sur les Champs-Élysées lors des célébrations du bicentenaire de la Révolution ?
J.-P. G. : Cela fait de vous le héros d’un soir, d’une semaine, pas d’une vie. Mais c’est un doute positif puisqu’il m’oblige à travailler.

L’œil : Comment la rencontre avec votre mécène, Philippe Houzé, le patron des Galeries Lafayette, s’est-elle produite ?
J.-P. G. : D’une façon publicitaire à travers deux amis qui avaient fondé l’agence Virtuelle, une minuscule entreprise dont ils m’ont demandé de prendre la direction artistique il y a dix ans pour les Galeries Lafayette. Philippe Houzé et moi-même nous sommes tout de suite bien entendus. Nous étions, comme on dit, sur la même longueur d’onde.

L’œil : Vous semblez avoir d’ailleurs beaucoup d’appétence pour la mode.
J.-P. G. : C’est dans mon ADN. J’ai appris récemment que mes grands-parents avaient une boutique de passementerie devant les Galeries Lafayette au début du siècle dernier, mais c’est une autre histoire...

L’œil : Quel regard portez-vous sur le marché de l’art ?
J.-P. G. : C’est comme la Bourse, je n’y comprends pas grand-chose, mais ça m’intéresse de loin.

L’œil : Êtes-vous collectionneur ?
J.-P. G. : Non, pas vraiment. J’ai un faible pour Neke Carson, un artiste formidable dont j’ai acheté plusieurs dessins il y a une trentaine d’années.

L’œil : Quels sont vos projets ?
J.-P. G. : J’ai trop souvent annoncé des projets que je n’ai pas réalisés, faute de temps ou de moyens, voire de conviction. Et puis, j’ai un gros défaut qu’il faut absolument que je corrige pendant qu’il en est encore temps : je parle trop.

Biographie

1940
Naissance à Saint-Mandé.

1970
Il devient directeur artistique du magazine Esquire.

1989
Défilé du bicentenaire de la Révolution française.

1986-1992
Crée la saga Kodak.

1996 
Vanessa Paradis se transforme pour lui en oiseau de paradis dans le spot publicitaire Chanel.

2001
Les Galeries Lafayette lui confient leurs campagnes publicitaires.

2011
Son nouveau film publicitaire pour le parfum Prada met à nouveau en scène une actrice française : Léa Seydoux.

« Goudemalion », jusqu’au 18 mars 2012, Musée des arts décoratifs (Paris)

Goudemania aux Arts déco

L’exposition qui se tient jusqu’au 18 mars 2012 au Musée des arts décoratifs est à la mesure du créateur, inventeur, photographe et metteur en scène français : démesurée ! En 1989, Jean-Paul Goude est invité par François Mitterrand à organiser un défilé anniversaire de la Révolution française sur les Champs-Élysées. La locomotive plus grande que nature, en bois peint, construite pour la partie russe du cortège, accueille le visiteur dans la nef du musée. Autour d’elle sont présentés les carnets de croquis et les photos de l’élaboration de ce spectacle monumental ainsi que les vidéos du défilé. Dans les pièces alentour, l’icône Grace Jones, les Ektachromes retouchés, les publicités télé et les affiches pour les Galeries Lafayette sont autant d’évocations de l’univers de ce créateur qui a su conquérir l’imaginaire collectif.
« Goudemalion », jusqu’au 18 mars 2012, Musée des arts décoratifs, Paris.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°642 du 1 janvier 2012, avec le titre suivant : Jean-Paul Goude : « J’ai un défaut : je parle trop »

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