Polémique

Hôtel Lambert : acte II

Les comptes de Perrot

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 17 février 2009

La polémique suscitée par les projets de restauration de l’Hôtel Lambert, fleuron architectural parisien du XVIIe siècle, a obligé l’architecte en chef Alain-Charles Perrot à revoir sa copie. Et ce, à quelques semaines de la réunion de la Commission nationale des monuments historiques qui devra se prononcer le 9 mars sur la construction d’un parking, d’un ascenseur et la modification du mur d’enceinte extérieur. Avant que la ministre de la Culture ne tranche la question au printemps.

PARIS - Mêlée à des enjeux d’ordre diplomatique et politique, la polémique autour des projets de restauration de l’hôtel Lambert sème le trouble chez les défenseurs du patrimoine. Situé sur la pointe de l’île Saint-Louis, quai d’Anjou à Paris, ce précieux témoignage de l’architecture de la fin du règne de Louis XIII, construit en 1640 par Louis Le Vau, a été vendu par les Rothschild au frère de l’émir du Qatar en 2007. L’acquisition aurait coûté la bagatelle de quelque 60 millions d’euros – certains évoquent même le chiffre de 80 millions d’euros. Somme à laquelle il convient d’ajouter plus de 35 millions d’euros de travaux de restauration – un record pour un monument classé.  Ceux-ci iront notamment aux décors des trois cabinets dits « de l’Amour », « des Muses » et « des Bains », réalisés par Eustache Le Sueur, ainsi qu’à celui de la grande galerie peinte par Charles Le Brun. Passionné par les arts décoratifs français des XVIIe et XVIIIe siècles, le prince qatari a fait appel au cabinet d’Alberto Pinto pour décorer sa nouvelle propriété où il pourra déployer sa riche collection (des meubles et tableaux du Grand Siècle, du siècle des Lumières, des pièces d’argenterie de la Renaissance, des tissus anciens…).

C’est Pinto qui a recommandé à l’émir l’architecte en chef des Monuments historiques Alain-Charles Perrot pour la partie restauration. Après un an d’études particulièrement détaillées, le projet a été soumis à la fin de 2008 à la Ville de Paris pour les travaux touchant au plan local d’urbanisme (PLU). C’est là que les ennuis ont commencé pour l’architecte en chef. La Commission du Vieux Paris s’est saisie du dossier et a dénoncé une campagne de restauration désastreuse, des propos relayés ensuite par le Maire de Paris dans une lettre adressée à la ministre de la Culture et rendue publique le 23 décembre dernier (lire le JdA no 294, 9 janvier 2009, p. 36). Les accusions alors lancées par la Commission du Vieux Paris avaient semé le trouble, car elles associaient au projet de Perrot des réalisations antérieures, comme les trois ascenseurs déjà existants, les cuisines et salles de bain créées au cours de la deuxième partie du XXe siècle quand l’édifice fut subdivisé en appartements, ou encore la piscine des Rothschild. « Mon client n’a jamais voulu transformer le lieu en hôtel de luxe, bien au contraire, il souhaite retrouver l’aspect d’une vaste demeure familiale dans un souci d’authenticité du lieu, mais avec quelques aménagements de confort », plaide Éric Ginter, l’avocat du prince du Qatar.

« Guerre psychologique »
Concrètement, trois interventions posent problème : le remplacement de la grille installée sur le mur d’enceinte par un parapet de pierre, la création d’un ascenseur massacrant l’ancienne chambre de Jean-Baptiste Lambert et, enfin, l’installation d’un parking sous-terrain. Sur ce dernier point, la Ville de Paris pouvait opposer son veto en invoquant le PLU : le creusement d’un parking sous le jardin suspendu et son entrée donnant sur le quai d’Anjou risquaient en effet de dénaturer le paysage urbain, et l’augmentation du nombre de places du parking (actuellement situé sous les façades, dans la cour) impliquait également l’autorisation de la Mairie. L’architecte en chef des Monuments historiques semble avoir trouvé la parade en installant le parking sous la cour, et ce sans modifier le nombre de places.

Le parking serait creusé à hauteur des caves actuelles, soit à un niveau trop peu élevé pour menacer les fondations. Quant au quatrième ascenseur – seule exigence du prince qatari –, Perrot avait choisi de le faire passer en plein milieu de l’appartement historique ; donc de percer le plafond à solives du XVIIe siècle. « Bien que restauré au XIXe siècle, il s’agit d’un des derniers exemples de plafond à poutres et d’un important témoignage de l’évolution du décor parisien, précise Alexandre Gady, historien de l’architecture. L’ascenseur entraîne également, au passage, la suppression de l’escalier de Jean-Baptiste Lassus édifié au XIXe siècle. » Un argument auquel Perrot ne sera pas sensible, car il plaide pour un retour à l’état du début du XVIIIe siècle.

D’après nos informations, une solution alternative serait à l’étude : elle consisterait à installer l’ascenseur en lieu et place du petit escalier adjacent à cette pièce, mais cela impliquerait de passer par les toits pour rejoindre les appartements… L’architecte en chef des Monuments historiques dispose désormais de très peu de temps pour ficeler son projet, qui sera présenté à la Commission nationale des monuments historiques le 9 mars prochain. Auparavant, le 24 février, se sera réuni le « comité scientifique » créé pour l’occasion, à la demande du prince qatari. Saine décision à l’heure où les travaux sur les monuments historiques tiennent parfois plus de la reconstitution historique (voire de la reconstruction) que de restauration à proprement parler.

Pour garder probablement la mainmise sur le dossier, le ministère de la Culture, chargé de composer le comité, s’en était tenu au strict minimum et avait sollicité seulement quatre personnes : Denis Lavalle, conservateur attaché au ministère de la Culture qui ne tarit pas d’éloges sur le projet de Perrot ; un inspecteur des Monuments historiques, François Macé de Lépinay ; et seulement deux historiens de l’art, Jacques Thuillier et Alain Mérot, nécessairement sensibles à ce qui a été entrepris pour les décors de Le Brun et Le Sueur. À l’origine donc, le comité ne comprenait aucun historien de l’architecture, un comble pour un monument classé. « Nous voulions surtout des spécialistes de l’histoire de l’art car l’architecture est ce que nous regardons en premier au ministère avec nos propres inspections », se justifie-t-on Rue de Valois. Depuis, le ministère a rectifié le tir en associant au comité l’historien Alexandre Cojannot, spécialiste de Le Vau, et Claude Landes, expert en huisseries anciennes, dépêché en urgence dans la semaine du 9 février pour se prononcer sur les fenêtres de l’hôtel Lambert. Ces deux spécialistes auront-ils le temps de faire leurs études en moins d’un mois ? « C’est aussi une guerre psychologique, on croit ce que Perrot veut bien nous promettre », note un proche du dossier.

S’opposer au parapet
Le 9 mars, la Commission nationale des monuments historiques devrait, logiquement, valider l’ensemble du projet tout en s’opposant au parapet qui surmonte le mur de l’enceinte et à la construction de l’ascenseur dans l’ancienne chambre Lambert. Elle perdrait en effet toute légitimité si elle fermait les yeux sur ces deux derniers points. Ensuite, la ministre de la Culture doit donner son feu vert pour que les travaux (prévus sur deux ans et demi) puissent démarrer.

Christine Albanel peut très bien décider de passer outre l’avis de la Commission nationale des monuments historiques, qui n’est que consultatif. Dans ce contexte, les défenseurs du patrimoine ont toutes les raisons de rester vigilants.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°297 du 20 février 2009, avec le titre suivant : Hôtel Lambert : acte II

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