Samedi 15 décembre 2018

Graines de Gagosian

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 5 octobre 2007 - 753 mots

Malgré les baux précaires et les rumeurs constantes de démolition, les galeries poussent comme des champignons à Pékin et Shanghaï.

C’est dans le district pauvre de Putuo à Shanghaï, au cœur des anciennes usines textiles de la société Shantex, que galeries et ateliers d’artistes bourgeonnent depuis l’an 2000. Au 50, Moganshan Road, les agences de communication côtoient des enseignes de tout poil, un magasin de tableautins pour touristes jouxte un atelier de copiste tandis que les artistes s’affairent derrière des portes fermées aux regards indiscrets. Dans ce lieu d’affaires et de vie, on trouve à boire et à manger. Au sens figuré comme au propre. Le quotidien s’insinue dans les galeries via des rangées de tasses à thé, des effluves de nourriture et des restes de repas abandonnés dans les assiettes. Passé le pittoresque, et la rencontre de deux ou trois bonnes galeries comme ShanghART ou BizArt, le visiteur doit toutefois ravaler sa déception face à la litanie de barbouilles acidulées. « Moganshan n’est pas destiné à une consommation rapide, défend Lorenz Helbling, directeur de ShanghART. L’absence de hiérarchie permet à tout type de public de rentrer dans les lieux. La précarité des baux a même un côté positif, car elle empêche les magasins de luxe de s’y implanter. » Mais, revers de la médaille, elle conduit aussi à des aménagements sommaires, faits de bouts de ficelle. « Les galeries n’investissent pas dans les lieux, qui ressemblent plus à des magasins. Elles n’exposent pas de jeunes artistes, lesquels souffrent d’un déficit de visibilité », déplore Thomas Charveriat, directeur de « Island 6 », conçu comme une plate-forme de rencontres entre créateurs chinois et occidentaux. « Shanghaï, c’est bien pour les artistes reconnus. Mais pour un jeune artiste, il vaut mieux être à Pékin. » Un sentiment que ne partage pas le créateur Zhou Tiehai. « Les artistes vivent en communauté à Pékin, passent leur temps à boire et à manger ensemble, alors qu’à Shanghaï ils sont plus individualistes et se concentrent davantage sur leur travail », objecte-t-il.

Épée de Damoclès
Si Moganshan tient du capharnaüm, le périmètre de Dashanze, alias « 798 », à Pékin, relève de la machine de guerre. C’est le cas de le dire puisque ce nom emprunte au numéro d’une usine d’armement ! Le complexe est méconnaissable depuis que des étudiants de l’Institut national des beaux-arts ont transformé en 1996 l’un des entrepôts en atelier de création. Aujourd’hui, le maillage des galeries, troquets, boutiques de mode et cheminées fumantes des quelques usines encore en activité fait du quartier une attraction touristique. Il faut dire qu’à côté des espaces XXL investis par les marchands, les white cube de Chelsea à New York ressemblent à de vulgaires boîtes à chaussures. On soupçonne même des graines de Gagosian chez certains galeristes comme Xin Dong Cheng, lequel inaugurera 800 mètres carrés additionnels à ses deux espaces en novembre. Même constat chez le Coréen Arario, qui aligne trois espaces d’une superficie totale de 3 000 m2 à quelques encablures de Dashanze. Cependant, tant à Shanghaï qu’à Pékin, une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de la tête des galeries. Une précarité que celles-ci abordent avec autant de philosophie que d’incrédulité. « Partout en Chine on vit dans l’incertitude du lendemain, mais le gouvernement local n’a pas intérêt à détruire Moganshan, car c’est devenu une référence », assure Alexis Kouzmine Karavaieff, directeur de la galerie IFA Village. Les autorités de Dashanze ont de leur côté garanti les baux jusqu’en 2010. « Pendant trois ans, tous les deux mois, on nous menaçait de fermeture, rappelle Federica Beltrame, directrice de la galerie Continua (San Gimignano,Pékin). Nous avons beaucoup lutté pour obtenir un contrat prolongé jusqu’en 2010 et un loyer de 2 yuans [0,19 euro] par mères carré et par jour, alors que la plupart des galeries ont des baux d’un an et des loyers de 4 ou 5 yuans. En 2005, on nous a dit que le district allait rester tel quel, mais avec des changements. On ne sait toujours pas lesquels ! »

Song Zhuang, une ruche bourdonnante

Le village de Song Zhuang, situé dans la périphérie de Pékin, s’est transformé depuis une dizaine d’années en communauté artistique, regroupant quelques artistes stars comme Yue Minjun, installé dès 1993. Mais cette ruche commence à agacer les fermiers qui, voilà quelques années, ont cédé leurs lopins pour une bouchée de pain. Depuis, ils montent au créneau en attaquant douze artistes devant les tribunaux pour récupérer les terres. En août, le critique d’art Li Xianting a adressé au gouvernement local une lettre signée par plus de trois cents artistes, l’enjoignant de donner raison aux créateurs. La supplique semble avoir été entendue.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°262 du 22 juin 2007, avec le titre suivant : Graines de Gagosian

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