Garouste, l’art à la source de l’action sociale

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 28 octobre 2008

L’un des artistes figuratifs français les plus reconnus travaille en Normandie où il a fondé l’association La Source pour des enfants en difficulté sociale.

En septembre 2008, vous avez souhaité pour la première fois recevoir la presse nationale à La Source, dans l’Eure, pour présenter le travail que les artistes mènent avec les enfants. Est-ce pour affirmer la montée en puissance de votre association ?
Gérard Garouste : Il y a effectivement une montée en puissance de La Source, avec un nouveau studio de création qui permet d’étendre nos ateliers d’art au spectacle vivant. Je voulais témoigner de 17 ans d’une expérience très concluante d’action éducative et sociale en milieu rural : l’association permet à des enfants en situation d’exclusion de retrouver une image positive d’eux-mêmes grâce à l’expression artistique. Redonner le goût d’apprendre aux jeunes, stimuler leur curiosité intellectuelle, encourager leur ambition professionnelle sont les objectifs de La Source.

Comment est né ce projet ?
Cela marchait très bien pour moi à New York en tant qu’artiste et j’avais acheté un grand terrain en Normandie près d’Évreux pour y installer mon atelier. Un jour, le maire adjoint de ce village est venu me trouver, sollicitant mon aide pour une famille démunie à qui l’on avait affecté pour tout logement une ancienne gare sans chauffage et sans carreaux aux fenêtres. Les enfants grelottaient, nous avons colmaté les brèches comme nous avons pu.
En discutant avec l’éducateur en charge de cette famille, j’ai découvert une société très mal en point, des gens cassés, des situations inouïes. Impossible de retourner dans mon atelier sans rien faire. J’ai essayé de mettre à profit mes relations pour créer cette association. Je me suis vite retrouvé pris dans un engrenage, certains cas rencontrés évoquant pour moi des émotions déjà ressenties lorsque j’étais enfant.

De quelles émotions s’agit-il ?
J’ai grandi en Bourgogne, à la campagne, près de Pouilly-en-Auxois. Un oncle et une tante formidables, passionnés d’art brut, m’ont éduqué. Mon oncle faisait du Tinguely sans le savoir. C’est lui qui m’a sensibilisé aux métiers d’art. Il habitait une maison vigneronne typique, en pierre de taille, avec un toit en lave. Il y avait, dans le jardin, un puits avec une tête sculptée qui me faisait peur. Cette campagne un peu moyenâgeuse a influencé ma peinture.
J’ai connu à la fois le monde merveilleux de l’enfance tout en sachant très tôt ce que cela signifiait de ne pas avoir des parents à la hauteur. Dans ma classe, il y avait plusieurs niveaux scolaires et des enfants de tous âges, dont beaucoup de l’Assistance publique, hébergés par des fermiers. Ils étaient mes copains et me racontaient leurs drames. J’avais six ans, j’étais très impressionné.

Comment La Source agit-elle ?
Nous essayons de prévenir l’exclusion grâce à des actions impliquant la famille, l’école, l’environnement. Les enfants participent à des ateliers artistiques le mercredi et durant les vacances, pour développer leur sensibilité et leur imaginaire, et on favorise les liens familiaux par des expositions, des sorties culturelles, des ateliers parentaux.
Nous accueillons aussi en classe artistique des collégiens de zones d’éducation prioritaire d’Île-de-France, avec l’aide de la fondation Culture & Diversité (créée par Marc Ladreit de Lacharrière, lire L’œil n° 597), et des écoliers de l’Eure grâce au soutien du conseil général.
Enfin, nous tentons de promouvoir l’art et la culture dans les régions rurales particulièrement isolées, notamment par la programmation d’expositions d’art contemporain des plasticiens en résidence. Au cours de la seule année 2007, La Source a accueilli une quarantaine d’artistes autour de projets réunissant plus de sept cents enfants et une vingtaine de familles, ainsi que mille quatre cents élèves.

Quels artistes vous ont le plus marqué par leur implication ?
Plus de deux cents artistes ont généreusement répondu à mon appel et non des moindres : Marc Couturier, Eric Dietman, Fabrice Hybert, Gérard Traquandi, Yan Pei Ming, Anne et Patrick Poirier, Jean-Pierre Raynaud, Richard Di Rosa, Sarkis, Philippe Starck, Buren… Pour des jeunes artistes (souvent fraîchement sortis des Beaux-Arts) qui viennent en résidence trois mois, c’est la possibilité de développer leurs travaux personnels tout en participant à une action sociale. C’est une expérience humaine qui vient également enrichir leur production, leur curriculum vitæ. Nous sommes constamment à la recherche de nouveaux artistes pour mener ces ateliers et résidences.

On a le sentiment que votre action sociale occupe une place croissante dans votre vie ?
En fait, sans cesse sur le terrain il faut se battre pour pérenniser la structure, consolider ses financements. Sans cesse je dois mettre ma notoriété au service de l’association. Mais j’ai aussi découvert le grand plaisir de travailler avec les jeunes. C’est très ludique, très prenant, même s’il ne s’agit pas d’en faire des artistes, mais simplement de leur redonner le goût des choses, de les éveiller, de les épanouir.

L’exposition actuelle (lire encadré) traite justement d’un de vos thèmes de prédilection : les contes et légendes.
Oui, les mythes sont essentiels à mes yeux, ils sont les fondateurs de notre culture, la Bible en particulier, et demeurent toujours actuels. Ils sont une manière détournée d’appréhender la réalité, d’éclairer notre vie.

Votre engagement ne s’exerce-t-il pas au détriment de votre travail de plasticien ?
Je refuse beaucoup d’expositions en effet, mais cela ne me gêne pas. Nous ne sommes plus au XIXe siècle où l’avant-garde signifiait quelque chose. Picasso, Matisse, Duchamp ont poussé les limites jusqu’à l’extrême pour ce qui est de la forme. La peinture dans sa matérialité est arrivée au terme de son évolution. Reste sa puissance immatérielle, celle du sujet traité. Je préfère peindre peu de tableaux mais bien.
Aujourd’hui l’art contemporain, devenu une institution, est tombé dans la mondialisation, dans le commerce international. Pour Picasso, cela se passait dans les cafés, c’était confidentiel, les Américains se déplaçaient. Aujourd’hui exposer est facile, certains artistes font cinq ou six expositions internationales simultanément pour faire monter leur cote. Le risque est même d’avoir une trop grande profusion d’œuvres. Mais c’est la société qui jugera de la qualité de tel ou tel artiste sur le long terme, pas un galeriste ou un critique d’art. Je suis débarrassé des problèmes d’argent, cela me donne une grande liberté.

Vous avez la dent dure à l’égard du marché de l’art…
Il y a une grande différence entre l’art et le marché de l’art. L’art, je le rencontre justement à La Source, avec ces artistes en résidence qui travaillent avec les enfants ; je n’ai jamais l’impression d’y perdre mon temps. Les soucis de La Source sont pour moi de beaux soucis, qui me détachent du marché de l’art, inintéressant à mes yeux, mais incontournable.
J’ai d’excellentes relations avec ma galerie Daniel Templon. Léo Castelli, l’un des plus importants promoteurs de l’expressionnisme abstrait américain, avait coutume de hiérarchiser ses collectionneurs préférés et attendait la fin d’une exposition pour attribuer les œuvres à sa convenance, pour que les meilleurs tableaux partent chez ceux qu’il jugeait les mieux à même de les apprécier. Je peux comprendre cette démarche.

Avec votre peinture figurative et colorée qui se prête à différents niveaux de lecture, vous êtes un passeur en quelque sorte ?
J’aime l’idée de transmission. Moi j’en ai été privé de la part de mes parents, mais j’en ai aussi été privé aux Beaux-Arts où je n’ai rien appris. C’est pourquoi j’ai envie d’offrir mon expérience aux enfants de La Source et de partager ma peinture avec le plus grand nombre. J’instille beaucoup d’idées, de messages, dans mes tableaux, mais leur caractère figuratif, totalement rétinien, les rend accessibles à tous. Car la rétine est intelligence. Je redécouvre mes toiles à partir du regard et des commentaires des autres.
J’aime aussi que les expositions voyagent car c’est l’occasion de voir une œuvre dans un contexte différent. La Vue sur Tolède du Greco ne sera pas la même accrochée au musée du Prado à Madrid ou au Metropolitan Museum of Art de New York. Un tableau vit. Tout compte dans le regard qu’on lui porte, y compris la part de l’inconscient. L’émotion peut naître d’un détail. C’est au Louvre que j’ai appris mon métier de peintre par un apprentissage du regard, au cours duquel je me suis initié seul à l’histoire de l’art et aux techniques picturales.

Vous avez déclaré que la France offrant un patrimoine muséographique immense, ces sollicitations sans cesse renouvelées pouvaient créer des automatismes visuels. L’œil s’aiguise-t-il indéfiniment ou s’érode-t-il avec l’habitude ?
La rencontre avec une œuvre doit garder un caractère extraordinaire. La consommation est en contradiction avec la démarche artistique, unique.
Chacun doit avoir accès à l’art. Mais je suis contre les visions formatées, les audio-guides : avec ces derniers, on ne regarde pas vraiment le tableau. Il faut réserver ces dispositifs aux étudiants ayant une thèse à faire sur le sujet ! Si on cherche à tout voir dans tout, on ne voit plus rien. Qu’est ce que l’on privilégie et pourquoi est-on accroché par tel ou tel détail ? Une image doit être interprétée, l’art invite au questionnement, à l’émotion.

Vous ne voulez plus réaliser de vitraux dans les églises comme vous aviez pu le faire pour l’église de Talant, pourquoi ?
Le vitrail initialement s’adressait au public qui ne savait pas lire afin qu’il puisse découvrir les Évangiles. Les artistes étaient alors des artisans au service d’un clergé tout-puissant, tel le peintre du quattrocento Fra Angelico. Des vitraux esthétiques, cela peut être un premier pas vers la sagesse, mais il ne faut pas que cela devienne un but, que l’église se transforme en musée. On a parfois l’impression que le christianisme aujourd’hui ne tient plus que par l’histoire de l’art. Encore une fois, la beauté peut être un palier vers quelque chose de supérieur comme elle peut déboucher sur une impasse.

Êtes-vous tenté aussi par le design, comme votre épouse Élisabeth Garouste ?
J’ai de l’admiration pour le travail des grands designers. C’est un métier que je n’ai pas encore eu le temps d’approcher, mais pour lequel j’ai de la considération. À la maison, nous avons installé des rideaux qu’Élisabeth a conçus et que j’ai peints, mais nous n’avons pas encore travaillé ensemble. Nous sommes des artistes complices et complémentaires. Son regard m’est précieux car à force d’entrer dans mon atelier, mes propres yeux sont saturés, je ne sais plus si ce que j’ai fait est d’une navrante banalité ou pas. Je conserve le regard d’Élisabeth pour la surprise.

Quels sont vos musées et artistes préférés ?
Le musée de mon enfance : le palais de la Découverte. Et aussi le musée des Arts et Métiers. Giorgio de Chirico, Sigmar Polke, Goya, le Gréco, les peintures religieuses de Zurbarán pour leur force visuelle.

Votre rêve aujourd’hui ?
Faire de La Source une association nationale, ou une fondation. Ainsi on dupliquerait La Source ailleurs en France, comme on l’a fait déjà à Villarceaux depuis 2003.
Outre les partenaires publics, je souhaiterais trouver un mécène privé, comme a su le faire William Christie et les Arts florissants dans le domaine de la musique avec la Société générale, pour étendre encore son action.

1946 : Naissance à Paris.

1965 : École des beaux-arts.

1977 : Intervient régulièrement comme scénographe et peintre au Palace à Paris.

1980: L’artiste se positionne comme fervent défenseur d’un retour à la figuration.

1989 : Réalise le rideau de scène du théâtre du Châtelet.

1991 : Création de La Source qui veut valoriser les jeunes par l’expression artistique.

1996 : La BnF lui commande un triptyque monumental.

2008 : Expose à la Fiac avec la galerie Daniel Templon.

Garouste et la figure
Peintre et sculpteur français, Gérard Garouste est devenu dans les années 1980 une des figures majeures de la nouvelle génération d’artistes. Défenseur d’un retour à la figuration, il revisite à sa manière, dans le respect des traditions, les mythes fondateurs et puise dans les récits anciens, de La Divine Comédie à Don Quichotte. Ses représentations allégoriques ont voyagé dans le monde entier et le peintre a été sollicité pour réaliser d’importantes commandes publiques (L’œil n°598).

Le duo Garouste & Bonetti
Épouse du peintre et décoratrice de formation, Élisabeth se consacre jusqu’à la fin des années 1970 aux décors de théâtre. En 1982, elle s’associe au designer suisse Mattia Bonetti avec lequel elle travaille à l’élaboration d’un style baroque qui renoue avec les matériaux pauvres. Des produits cosmétiques de Nina Ricci à la création de bijoux, les objets signés Garouste & Bonetti sont aujourd’hui connus du monde entier. Séparés depuis 2002, les deux designers poursuivent leur carrière en solo.

Au profit de La Source
Une vente aux enchères au profit de La Source, association créée par Garouste et dédiée aux jeunes en difficulté sociale, aura lieu le 17 décembre à 19 h 30 au Palais de Tokyo à Paris. Cette vente propose un exercice de style autour d’un cadre en bois. Cinquante designers revisiteront et déclineront l’objet à leur manière. Les œuvres seront exposées les 16 et 17 décembre et présentées au fur et à mesure de leur élaboration sur le site www.associationlasource.fr

Légende photo : Gérard Garouste - Image tirée d'une vidéo pour l'Encyclopédie audiovisuelle de l'art contemporain - 1997 - Photographe Pantalaskas - Licence Creative Commons BY-SA 3.0

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°607 du 1 novembre 2008, avec le titre suivant : Garouste, l’art à la source de l’action sociale

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