Jeudi 13 décembre 2018

Frédérique et Philippe Valentin

Galeristes

Le Journal des Arts

Le 25 mai 2001 - 1055 mots

Unis dans la vie comme dans le travail, Frédérique et Philippe Valentin soutiennent la jeune création française depuis 1994, et dirigent une galerie à Paris, dans le quartier du Marais. Ils commentent l’actualité.

Un amendement sur la loi musée vient d’être voté par l’Assemblée nationale, qui remet en cause l’inaliénabilité des œuvres d’art contemporaines. Celles-ci pourraient être vendues pendant un délai de trente ans. Qu’en pensez-vous ?
Frédérique Valentin : Avant d’envisager la vente des œuvres, il serait plus judicieux de s’interroger sur ce qu’est une collection. Le Musée d’Orsay réunit un grand nombre d’œuvres dont l’intérêt artistique est aujourd’hui jugé secondaire – je pense aux artistes pompiers –, mais elles reflètent une époque. En appliquant cette logique, commençons par vendre la moitié de la collection d’Orsay.
Philippe Valentin : Si les députés pensent que les musées pourront s’enrichir en vendant certaines pièces de leur collection, ils se trompent. On peut parier que les œuvres proposées à la vente seront celles que les conservateurs jugent d’une importance moindre. Il serait étonnant dans ces conditions qu’elles atteignent un prix élevé. D’autre part, cela peut avoir une incidence sur la cote des artistes. L’État est en France le plus important collectionneur, son poids est considérable. Lorsque Charles Saatchi a vendu sa collection de sculptures anglaises, le marché s’est effondré. L’encombrement des réserves est certainement une réalité, mais c’est à mon avis un faux problème. Le fond du débat est plus politique, il s’agit purement et simplement de se débarrasser de l’art contemporain et de dire d’une façon détournée : “c’est de la merde”.
La solution, c’est d’arrêter d’acheter tout et n’importe quoi. Défendons les artistes jusqu’au bout, ne les lâchons pas quand ils sont au creux de la vague et on encombrera moins les musées avec des croûtes.

Les fondations se multiplient. Pensez-vous qu’elles vont dynamiser le marché ? Qu’en attendez-vous ?
P.V. : C’est un grand espoir, mais on attend de voir. La multiplication des fondations donne une légitimité à l’art contemporain. François Pinault incarne l’image du patron qui a réussi, c’est un homme que l’on peut prendre au sérieux. En s’intéressant à la création contemporaine, il démontre que l’art n’appartient pas à un domaine réservé. Sa responsabilité est énorme : s’il décide de se conformer au marché et d’acheter exclusivement des artistes américains, alors là… C’est la catastrophe. Comment défendre les artistes français à l’étranger si les collectionneurs français n’y croient pas !

La Foire de Bâle ouvre dans quelques semaines. Participer à des foires, est-ce important pour une jeune galerie ? Vous y présentez généralement des expositions personnelles. Quelle est votre stratégie par rapport à ce type d’événement ?
P.V. : Participer à la Foire de Bâle, ou à d’autres foires, c’est bien sûr important pour une jeune galerie. Cela nous apporte une visibilité auprès d’un public européen qui n’est pas présent à la Fiac. Nous sommes présents pour la 4e année consécutive à la Liste, la Foire off de Bâle, et les gens commencent à nous connaître. Mais les regards changent en fonction de l’emplacement que l’on occupe au sein de la foire : le statut d’une galerie évolue considérablement quand le comité de sélection la hisse au niveau des “Statements”. Il faut à peu près dix ans pour imposer un artiste, c’est un travail de longue haleine.
F.V. : Face au déficit d’image dans lequel on se trouve dans une foire internationale lorsqu’on est une galerie française, il faut essayer de montrer qu’il se passe réellement quelque chose dans l’Hexagone. Nous préférons exposer un seul artiste afin d’offrir la possibilité aux visiteurs de découvrir l’ensemble d’un travail. C’est une démarche plus risquée pour nous, qui ne se solde généralement pas par une rentabilité immédiate, mais nous avons choisi de travailler sur le long terme. Cela produit une énergie différente.

La Mairie de Paris “change d’ère”. Qu’en attendez-vous ? Quelles sont pour vous les priorités ?
P.V : Une envie plus positive semble se dégager, mais comme pour François Pinault, que nous évoquions précédemment, nous jugerons sur les faits. Il y a une formidable carte à jouer, et j’espère qu’ils ne passeront pas à côté. J’aimerais que la Ville participe très activement au développement du nouveau centre d’art du palais de Tokyo, qui va ouvrir prochainement, et qu’ils lui permettent de devenir un lieu important.
F.V. : La place que la Ville de Paris voudra bien accorder à l’art contemporain se traduira concrètement par le budget qu’elle y consacrera. J’espère que la politique culturelle ne se résumera pas à une série d’actions localisées, pas plus qu’elle n’obéira à une logique d’ensemble, afin de créer une vraie dynamique.

Le site Internet du palais de Tokyo vient d’être inauguré. Comment jugez-vous les prémices de ce nouveau centre d’art ?
F.V. : Le projet semble s’inscrire dans une problématique intéressante et partir d’un bon pied. J’en veux pour preuve le programme architectural d’Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal qui sont de jeunes architectes talentueux de la génération post-Nouvel. Cela en fait déjà un projet singulier.
P.V. : la deuxième étape est de savoir si les responsables veulent en faire un lieu “fashion” ou un espace intelligent qui s’inscrit dans la réflexion.

Les récentes ventes à New York marquent le pas. Est-ce la fin de l’embellie du marché de l’art ?
F.V. : Si le marché rechute, c’est assez grave pour la scène artistique française qui commençait à peine à sortir la tête hors de l’eau ; je ne sais pas si tout le monde est prêt à replonger. Je crois néanmoins que le phénomène est directement lié aux difficultés que traverse la Net économie. Le marché américain est totalement délirant. Le voir s’assagir un peu n’est pas forcément une mauvaise chose. Je crois cette crise plus passagère que structurelle.

Quelle est l’exposition que vous avez particulièrement appréciée dernièrement, et pourquoi ?
P.V. : Ce qui nous a déplu en tout cas, c’est l’exposition “Les années pop” au Centre Georges-Pompidou. Certaines œuvres sont coincées dans des angles et n’ont aucune lisibilité. J’ai trouvé cela honteux. En revanche, le nouvel accrochage des collections permanentes est superbe : les salles respirent et dialoguent entre elles. Les années 1980 ont disparu, mais peu importe, il faut que les collections tournent.
F.V. : J’ai trouvé également que la salle consacrée à la vidéo avait été intelligemment pensée. On sort enfin du cube. Cela permet de mieux appréhender les enjeux des différentes installations et les problèmes de spatialité qu’elles soulèvent.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°128 du 25 mai 2001, avec le titre suivant : Frédérique et Philippe Valentin

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