Jeudi 12 décembre 2019

Philippe et Frédérique Valentin, galeristes

« Nous avons gardé une forme de naïveté »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 10 juin 2009 - 750 mots

Votre galerie semble abonnée au prix Marcel Duchamp. Après Mathieu Mercier en 2003, c’est Laurent Grasso qui a reçu cette récompense l’an dernier. Un autre de vos artistes, Nicolas Moulin, est nominé dans la prochaine édition. Quel est l’impact de ce prix sur la carrière d’un artiste ?
En 2003, le prix n’était pas assez reconnu pour avoir un effet sur la carrière de Mathieu. De surcroît, son exposition avait été vivement critiquée. Les gens n’avaient pas compris la grande maison qu’il avait alors créée, car la dynamique de son travail semblait associée à de petits objets. Mais ce qu’on a constaté aujourd’hui, avec l’exposition que fera Laurent Grasso au Centre Pompidou (17 juin-14 septembre), c’est que le prix est davantage installé au sein de l’institution. Beaubourg est plus réceptif qu’il y a six ans. On pense que cette récompense va générer pour Laurent une forte visibilité. Sur le plan international, c’est encore difficile de s’en rendre compte. Laurent a reçu un mot de félicitations du Hunter College [New York] où il avait installé une pièce. Pour les Américains, un prix c’est un prix. C’est leur côté « boy-scout ». Mais pour ce qui est d’un effet sur le « grand marché » de l’art, c’est une tout autre affaire…

Vous représentez une majorité d’artistes français, dont certains en milieu de carrière, comme Pierre Ardouvin. Qu’attendez-vous de la future plateforme du Palais de Tokyo dédiée à cette génération de créateurs ?
Globalement, on constate partout qu’il est simple d’être jeune artiste et difficile d’être en milieu de carrière. Nous représentons par exemple une « jeune artiste », Dominique Ghesquière, qui a fait la Rijksakademie [Amsterdam] voilà cinq ans mais qui a plus de 50 ans. Dans chaque génération, il y a des gens oubliés ou pas très montrés dans les institutions. Claude Lévêque, par exemple, n’a pas eu d’exposition au Centre Pompidou. De fait, il est nécessaire d’avoir un lieu avec des espaces monographiques. Mais nous craignons que cette plateforme ne soit pas suffisamment dotée. En France, on a créé une succession de nouveaux lieux. Or aujourd’hui toutes ces structures se plaignent de ne pas avoir d’argent.

Et que pensez-vous d’une initiative comme « La Force de l’art » ?
On en attendait beaucoup. Mais ça ne sert à rien car il n’y a pas de retombées internationales. Tout le monde s’en fiche. Le directeur de la Tate [Londres] est-il venu la voir ? Si l’on dépense autant d’argent pour des événements, il faut faire venir des gens de l’étranger. Or l’exposition ne dure qu’un mois. « La Force de l’art », c’est du sparadrap sur une hémorragie.

Votre structure a quinze ans, mais vous semblez fonctionner comme une jeune galerie. Est-ce volontaire ?
Nous avons gardé une certaine forme de naïveté que nous avions au départ. Nous aimons avant tout l’exposition, la dynamique du projet. Nous avons ouvert la galerie en pleine crise. Nous voulions faire des choses avec des artistes et non pas faire de l’argent. On a gardé cet état d’esprit. Notre force, c’est notre défaut. Si nous n’étions pas utopistes, nous ne prendrions pas une artiste de 50 ans pour faire sa première exposition en galerie. Nous sommes nombreux à être dans cette situation ambiguë. La foire Liste, à Bâle, en est la preuve.

Le départ de votre artiste phare, Mathieu Mercier, a-t-il eu une incidence sur votre activité ?
Ça a provoqué une grosse déception après quinze ans de relation. Mais cela a aussi structuré une forme de défense. L’incidence économique n’est pas très grande. D’autres galeries qui n’ont pas vu partir leur artiste leader se plaignent de la situation actuelle. Nous sommes entourés de collectionneurs qui nous soutiennent. En octobre dernier, à la FIAC, nous avons fait le double du chiffre d’affaires de l’année précédente alors que Mathieu était déjà parti.

Vous avez organisé deux expositions en 2008 et 2009, où vous mêliez des œuvres modernes à de l’art contemporain. Vous avez également montré à deux reprises un artiste d’une autre génération que la vôtre, Jean-Michel Sanejouand. Pourquoi ce parti pris ?
La première exposition avait été montée dans un rapport avec Picabia. Ce qui lui était reproché à l’époque, c’était sa liberté. C’est bien cet aspect-là qui nous intéressait chez Sanejouand. Ce qui nous préoccupait aussi, c’était le principe de non-vérité. À un moment, on nous serinait qu’un artiste était moins important qu’un autre car il valait moins d’argent. Picabia serait-il moins important qu’un autre parce qu’il vaut moins cher ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°305 du 12 juin 2009, avec le titre suivant : Philippe et Frédérique Valentin, galeristes

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