Mardi 11 décembre 2018

Entretien avec Michel Bernardaud, P-dg de Bernardaud, entreprise familiale de porcelaine

L’art ? Une question de tasse de thé !

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 29 octobre 2009 - 1825 mots

Michel Bernardaud, cinquième du nom, est le brillant représentant de la marque de porcelaine qui, depuis plus d’un siècle, à Limoges, fait de la porcelaine un art.

Quand on est issu d’une famille de porcelainiers depuis cinq générations, on baigne dans l’art dès l’enfance ?
Michel Bernardaud  : En fait, j’ai surtout été imprégné de musique, car je viens d’une famille de musiciens, avec un père et une grand-mère pianistes. J’ai appris le piano dès l’âge de quatre ans. À onze s’est posée la question de mon orientation : entreprendre des études classiques ou un parcours me destinant à devenir pianiste professionnel ? Heureusement, mes parents ont fait le premier choix  : il y a très peu de pianistes d’exception et je ne me serais pas vu finir dans un bastringue  ! La porcelaine, je l’ai surtout découverte à l’âge de 22 ans lorsque mon père m’a proposé de venir travailler dans l’entreprise familiale. Et je peux vous garantir que l’on s’y investit très vite. Concevoir et fabriquer du beau, cela devient vite très prenant.

Pas de premiers émois « porcelainiers » durant votre enfance ?
Si, bien sûr, car à la maison étaient exposées en permanence des pièces en porcelaine. Celles-ci étaient renouvelées régulièrement. Je me souviens du service de mon enfance  : le Palm. Il n’existe plus aujourd’hui.

La porcelaine, est-ce de l’art, de l’artisanat ou de l’industrie  ?
En ce qui concerne Bernardaud, un peu les trois. Depuis cinq générations, on gère ce compromis, on concilie ces exigences. J’ai été formé par mon père et, croyez-moi, ce n’était pas la base enseignée à HEC ! Quand on lance un nouveau produit, on regarde d’abord si nous sommes fiers de le faire. C’est notre premier critère, avant de savoir si cela va nous rapporter. On serait réticent à sortir un produit vulgaire, même si celui-ci était très demandé. Ce n’est pas notre tasse de thé  !

Faire appel à des artistes, c’est donc une tradition  ?
Oui, faire appel à des créateurs, qu’ils s’appellent artistes ou designers, c’est la caractéristique de la porcelaine à Limoges, depuis deux cent cinquante ans. C’est une démarche de plus en plus affirmée aujourd’hui, facilitée par les moyens de transport plus rapides. Le territoire de résidence de nos artistes n’est plus forcément Limoges, voire Paris. Il est aisé d’être en contact avec des créateurs installés aux quatre coins du monde. Pour mon père, mon grand-père ou mon arrière-grand-père, ce n’était pas la même aventure… C’est tout à leur honneur que d’avoir su solliciter les talents de leur époque…

Bernardaud a travaillé avec de nombreux artistes  : Bernard Buffet, César, Van Dongen, Chagall, Roy Lichtenstein, Jean Tinguely… Vers qui vont vos préférences  ?
Tous les noms que vous citez sont ceux d’artistes de grand talent. Il m’est impossible de répondre. Et je mentirais, car la réponse serait temporelle  ; les goûts évoluent. Nous avons travaillé avec des gens célèbres, mais aussi avec des artistes en devenir.
J’ai une affection particulière pour Raymond Loewy, car ses œuvres ont accompagné ma jeunesse. C’est le premier designer avec qui Bernardaud a coopéré. Cela a débouché sur la ligne Ariès en 1967, rééditée pour la boutique du musée Bernardaud à Limoges. Cette collaboration correspond à une étape fondamentale de la vie de l’entreprise.

Vous collaborez avec des designers devenus des stars de l’hôtellerie de luxe, comme Jacques Garcia, Philippe Stark, India Mahdavi… L’hôtellerie haut de gamme constitue-t-elle un grand marché ?
Il est vrai que la restauration et l’hôtellerie de luxe ont connu une remarquable élévation de leurs standards, avec une qualité de décoration beaucoup plus affirmée que par le passé. Cela nous amène forcément à travailler, entre autres, avec les créateurs talentueux que vous citez. Ce d’autant plus que, pour certains, la collaboration existait déjà.

Vous avez créé une fondation d’entreprise qui donne carte blanche à de nombreux artistes intéressés par la porcelaine. Est-ce du mécénat ou de la recherche qui ne dit pas son nom  ?
Lorsque nous collaborons avec un artiste, c’est pour que cela débouche commercialement  ; mais nous ne travaillons jamais avec des gens dont nous n’aimons pas le travail. En revanche, la fondation obéit à une démarche, un but différent. J’ai souhaité la créer pour institutionnaliser les relations de notre entreprise avec le monde de la création. Je suis l’héritier d’une tradition familiale et l’un des derniers représentants historiques des porcelainiers de Limoges. Il reste très peu de manufactures dans la capitale du Limousin, que se passera-t-il après moi ?
Avec cette fondation, d’entreprise, dans un premier temps, je perpétue cette main tendue aux artistes, je fais la promotion de la porcelaine, de la céramique, en tant que moyens d’expression artistique au même titre que la peinture, la sculpture. C’est un matériau, un médium, comme le métal, par exemple, peut l’être. En France, l’utilisation de la porcelaine par les plasticiens est moins développée qu’au Japon, en Chine ou aux États-Unis qui ont des artistes très reconnus. Je souhaite que les expositions organisées par la fondation voyagent davantage en France et à l’étranger pour permettre au plus grand nombre de découvrir ces œuvres.

Quel budget lui accordez-vous  ?
La fondation a un budget modeste. Mais j’espère qu’elle suscitera l’intérêt et qu’elle sera un jour confortée par d’autres fondations…

Pourquoi avoir transformé une partie de l’usine de la rue Albert-Thomas à Limoges en centre de culture  ?
Nous avons réhabilité et rénové à l’identique ce site de production historique, sous l’égide de la fondation, pour en faire un lieu de mémoire ouvert au public. Ce musée de la fabrication, j’y tenais, car, là encore, j’ai vu trop d’usines fermer ou partir en périphérie. Or cette industrie est étroitement liée au nom de la ville.

La présence d’artistes dans l’entreprise ne constitue-t-elle par un « stimulant » en interne  ?
Oui, il y a une bonne alchimie entre les créateurs et le personnel. On part toujours d’un dessin sur papier, que l’on transpose ensuite sur la matière. Par exemple, Paul Rebeyrolle a réalisé chez nous une de ses dernières œuvres, une fontaine en céramique qui jouait sur des fragments de pièces en porcelaine et des moulages d’animaux surdimensionnés. Cela a passionné les ouvriers. C’était ludique, valorisant.

Vous avez également racheté l’ancienne manufacture royale de Limoges. Qu’y fabriquez-vous  ?
Nous voulions éviter une cannibalisation entre les gammes Bernardaud et celles de l’ancienne manufacture royale. Nous l’avons donc spécialisée dans la réédition à l’identique de pièces de musée. Elle réédite ses propres créations, mais aussi celles des manufactures de Sèvres, de Clignancourt… Ce patrimoine porcelainier, nous le vendons à des prix comparables aux autres lignes contemporaines haut de gamme de Bernardaud. Nous réalisons ces pièces du XVIIIe et XIXe siècles avec fierté. Il faut se rappeler qu’alors, porcelaine, cristal, tapisserie étaient les premiers produits manufacturés exportés, ils faisaient la renommée de la France. Ainsi, le service « Marie-Antoinette » est désormais vendu dans les boutiques de la Réunion des musées nationaux, dans les magasins spécialisés et dans nos propres boutiques.

Pour la réalisation de ces objets, quels liens entretenez-vous avec les musées  ?
Ces objets ont tous une histoire et nous travaillons avec les conservateurs de musées pour la raconter. Comme par exemple ce service à décor floral représentatif du règne de Louis XVI, « À la Reine », le premier livré par la manufacture royale en 1784 et dont une grande partie est conservée au musée Adrien Dubouché de Limoges.
On a également réédité les plus belles pièces du « Botanique », le plus grand service jamais réalisé à l’époque – soixante couverts – par la manufacture de Sèvres à la demande secrète du prince électeur Guillaume II de Hesse, dont l’original se trouve aujourd’hui au musée du château de la Fasanerie, en Allemagne. Cela avait pris deux ans à la manufacture pour le fabriquer, il y a des centaines de motifs différents.

Comment se situent les Français sur le marché mondial de la porcelaine  ?
Les marques françaises se positionnent essentiellement sur le haut de gamme. Celles qui ne l’ont pas fait ont disparu ou sont en voie de disparition. Peu ont une distribution internationale homogène.

Parvenez-vous à fabriquer encore en France  ?
Nous fabriquons toujours à Limoges. Trente pour cent de nos modèles sont vendus dans l’Hexagone, le reste à l’exportation, principalement aux États-Unis. Mais nous venons également d’ouvrir, cet été, une usine en Chine pour le marché chinois.

Comment se porte le luxe français aujourd’hui  ?
Le marché du luxe souffre beaucoup, en particulier l’équipement de la maison. Nous avons déjà connu, dans nos cent cinquante ans d’existence, des crises que nous avons toutes surmontées…

Vous faites partie du Comité Colbert qui regroupe des fabricants de produits de luxe. Qu’est-ce que cela vous apporte  ?
C’est un lieu de rencontres et d’échanges très intéressant qui réunit des entreprises utilisant les mêmes circuits de distribution. Cela permet d’agir ensemble pour défendre nos intérêts et nos valeurs, comme la protection de la création, la lutte contre la contrefaçon, la recherche de l’excellence, d’une certaine éthique. C’est un groupe de pression dont le but est noble.

Qu’est-ce qui attire d’abord les artistes vers la porcelaine  ?
La matière elle-même, très sensuelle  ; ce toucher de la pâte, ce challenge des couleurs qui se révèlent après la cuisson… C’est l’un des plus vieux métiers du monde, nous l’avons tous dans nos gènes  !

Quels sont vos artistes préférés  ?
J’aime beaucoup Fernand Léger, Matisse, Picasso, mais ce n’est pas limitatif. Je suis plutôt attiré par l’abstrait en peinture  ; en sculpture c’est un peu moins marqué.

Quels musées vous attirent  ?
Lorsque je rentre dans un musée, je vais d’abord visiter la section consacrée à la… porcelaine. Bien sûr, il y a Limoges et Sèvres, mais il y a aussi l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, le Met à New York, le V&A à Londres, et puis à Taipeh cet extraordinaire musée consacré à la porcelaine chinoise.

Y a-t-il un marché de l’art autour de la porcelaine  ?
Oui, il y a un marché en France et surtout aux États-Unis. Mais c’est un marché qui mérite d’être réactivé, par l’édition de pièces uniques. Car la porcelaine est en recul par rapport à d’autres formes d’expression. Il y a peu de céramistes riches, parce qu’il n’y a pas assez de collectionneurs. Pourtant, la porcelaine bénéficie d’un vrai capital sympathie.

Bientôt Noël, que propose Bernardaud cet hiver  ?
Un paravent à l’univers végétal poétique, « Treille » d’Andrea Branzi. Des bougeoirs, serre-livres, presse-papiers, des frères Campana. Les tasses « Anno » de Sylvain Dubuisson, le vase « Double sens » aux formes rondes de Taher Chemirik, les personnages en biscuit de Lin Hairong, des pièces de « l’Impératrice Joséphine »… Enfin, nous avons développé notre gamme de bijoux, avec notamment la collection « Goutte » de Taher Chemirik.

Biographie
1957
Naissance.

1981
Diplômé d’HEC.

1986
Directeur général de Bernardaud.

1994
À la mort de ses parents, il devient P-dg. Sous sa houlette, l’entreprise s’internationalise.

2003
Création de la fondation Bernardaud.

2009
Héritier de cinq générations de porcelainiers, il marie dans ses collections la tradition et le contemporain.

Le service Aries
Ce service est le premier service contemporain en porcelaine de Limoges. Dessiné en 1967 par le pionnier du design industriel, Raymond Loewy (1893-1986), ce service révolutionnaire aux formes rondes, ovales et angulaires a connu un succès immédiat. « Rendre beau les objets nécessaires », le credo de Loewy, a fait la fortune du Français installé dès 1919 aux États-Unis. Il y ouvrit dix ans plus tard une agence de design dont les créations symbolisent aujourd’hui l’esprit américain.

La fondation Bernardaud
L’ancienne manufacture Bernardaud, fondée en 1863 à Limoges, abrite aujourd’hui un musée retraçant les étapes de fabrication de la porcelaine. Chaque été, une exposition aborde un aspect de la céramique ancienne ou contemporaine. La dernière en date, « Made in France by Americans », a convié 8 artistes à exposer, dont Jonathan Hammer. En parallèle à ces activités, la fondation convie aussi des créateurs à venir réinventer la porcelaine et ses usages.

Limoges et la Manufacture Royale
La découverte près de Limoges en 1768 de kaolin, argile blanche tant recherchée par Louis XV, convertit la région limousine en berceau de la porcelaine. Son aspect vitrifié et translucide la rend plus délicate et précieuse que la faïence, poterie recouverte d’un émail blanc. La première fabrique, en lieu et place de l’ancienne faïencerie de Limoges, ouvre en 1771. Deux ans plus tard, l’entreprise, sous la protection du comte d’Artois, futur Charles X, devient manufacture royale. Toujours en activité, aujourd’hui sous la houlette de Bernardaud, elle réédite à l’identique des pièces historiques, comme ce service « Marie-Antoinette » « à perles et à barbeaux » livré à la reine en 1782.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°618 du 1 novembre 2009, avec le titre suivant : Entretien avec Michel Bernardaud, P-dg de Bernardaud, entreprise familiale de porcelaine

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