Entretien avec Jacques Hainard

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 22 octobre 1999 - 617 mots

Ethnologue de formation, Jacques Hainard dirige depuis 1980 le Musée d’ethnographie de Neuchâtel. Il nous explique sa conception du musée et le rôle que celui-ci devrait jouer dans nos sociétés.

En 1980, vous succédez à Jean Gabus à la tête d’un musée aux collections principalement extra-européennes. Pourquoi ce virage vers des expositions thématiques sur notre aire culturelle ?
Le musée a conservé sa vocation de conservation extra-européenne. Mais quand je suis arrivé, je me suis demandé pourquoi une ville de 32 000 habitants s’obstinait à entretenir une maison qui ne collecte rien de suisse ou d’européen. J’en ai conclu que le musée est un médicament, qui calme une société occidentale apeurée par son avenir et ne sachant pas très bien gérer son passé. Cela réconforte le public de savoir que des lieux collectent des objets, des témoignages. Les musées d’ethnographie étaient autrefois des laboratoires incontournables, mais ce n’est plus le cas. Ils deviennent un simple lieu de conservation, de mémoire, d’où cette tentation de faire basculer l’ethnographie dans les beaux-arts. On peut enfin consommer à travers un regard esthétique, sans parler de cette histoire coloniale, de ces acquisitions douteuses et de ces sociétés dont nous ne savons, en fait, pas grand chose. Mais que faire de ce patrimoine ? En l’articulant autour d’un thème, nous essayons de questionner durement et ironiquement notre manière de voir et de concevoir, en faisant émerger des stéréotypes. L’objectif essentiel est de déstabiliser le savoir dispensé par nos écoles et nos universités.

Au-delà de la simple présentation d’objets, quelle est votre conception de l’exposition ?
Voir des objets dans un contexte, avec un soulignement textuel ou une mise en scène, produit un impact terrible ! Le musée est un enjeu de société fort et, souvent, on ne peut pas y dire la “vérité “, il faut la masquer. Notre société possède peu de lieux où s’exerce le sens critique ; les musées d’ethnographie pourraient être ces endroits. Il faut couper le cordon ombilical entre musée, sécurité et savoir. Le public veut toujours retrouver ce qu’il sait déjà en visitant une exposition. Je souhaite une déstabilisation du savoir ; il faut casser les vérités que l’on croit détenir. La pensée ordinaire, nous sommes tous preneurs.

Sacs en plastique ou bibelots de toutes sortes, vos expositions regorgent d’objets inhabituels. Que faites-vous de ces pièces ?
Au début, on les jetait. Une boîte de sardines, un poulet en plastique, une boîte de préservatifs ne sont peut-être pas des objets dignes de figurer dans un musée. Mais, vers 1984, nous nous sommes rendus compte de nos a priori, et nous avons ouvert un petit département. Dès lors, tout objet qui entre dans la maison doit être traité comme les autres, avec son numéro d’inventaire. Le drame, ce sont les commissions d’achat, le consensus : on achète souvent ce qu’il y a de plus médiocre pour que tout le monde soit d’accord. Je me dis qu’un individu qui choisit seul est peut-être plus cohérent. Mais, en fait, peu importe ce que l’on garde, ce qui compte, c’est le traitement.

“L’art c’est l’art” : pourquoi avoir choisi une tautologie abrupte pour traiter de l’art et de ses conceptions ?
Nous ne disons pas que l’art contemporain est une fumisterie ou au contraire passionnant, ni que l’art populaire est moins bien que l’art religieux. Nous avons pensé pouvoir mieux cerner la pensée ordinaire sur l’art en additionnant les tautologies sans prendre position. L’art semble tellement lié à la prégnance d’un lieu que nous nous sommes retirés du processus en confiant des espaces à un directeur de centre d’art, ou à un conservateur de musée d’art et d’histoire. Notre réussite est d’arriver à dire : “Regardez comme c’est compliqué !”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°91 du 22 octobre 1999, avec le titre suivant : Entretien avec Jacques Hainard

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