Samedi 24 février 2018

Des fleurs et des couleurs

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 2 novembre 2007

Expositions sur les robots, les voitures et les fleurs, rétrospective Robert Filliou, la première saison de Lille 2004 annonce un programme chargé et une ville transformée.

Dans un an, que retiendra-t-on de l’ouverture de Lille 2004 ? Le Bal blanc, hommage à Man Ray entrepris par Alain Fleischer (directeur de l’école de l’image  et du son du Fresnoy à Tourcoing), lequel a fait projeter sur une foule tout de blanc vêtue des images du siècle, ou les 500 000 personnes – certaines avec un coupe-vent blanc – compressées contre des chars de carnaval crachant des flammes et cherchant à se ravitailler en alcool dans des épiceries fermées ? Sûrement les deux, tant pour son ouverture du 6 décembre, Lille 2004 aura montré sa volonté de faire le grand écart entre l’expérimentation artistique et le succès populaire. À l’échelle d’une soirée, cela donne donc une auberge espagnole où chacun pourra manger le plat qui l’intéresse tout en lorgnant dans l’assiette du voisin. À l’échelle d’une ville, Lille 2004 est comme une métamorphose où les couleurs doivent redonner teinte à une région à la réputation grise. C’est donc un halo rose pale qui étreint la gare de Lille-Flandres. Dès la descente du train, tout le monde prend un drôle de teint, mais c’est vu de l’extérieur que l’intervention minimale du designer Patrick Jouin prend toute sa valeur. La verrière du bâtiment sur laquelle ont été apposés les filtres roses fait désormais office de point de repère visuel. Elle se détache dans un environnement qui a d’habitude tendance à l’ensevelir. Nœud d’accès, le quartier de la gare est un des principaux lieux de transformation de la ville.
Dans l’axe qui le relie à l’Opéra, rue Faidherbe, « Le chemin des étoiles » imaginé par le dessinateur de bande dessinée Jean-Claude Mézières est un curieux monument à la science-fiction. Le père de Valérian a dessiné des arches spatio-temporelles habitées par des saynètes de Pierrick Sorin avec un luxe de détails et de monumentalité très space opera. Incongruité assurée, comme pour le cœur de François Boucq perdu à Tourcoing. Sur la place de la mairie de Roubaix, enfin, tout a poussé tête en bas. Malheureusement, la forêt suspendue par Lucie Lom manque un peu de feuillages pour réellement aspirer ses hôtes.
Marquée par ses métamorphoses qui se déplaceront au fil de l’année, la première étape de Lille 2004 l’est aussi par l’exposition « Flower Power », organisée sur plusieurs sites par l’équipe du Consortium, centre d’art de Dijon. Au palais Rameau d’abord, les artistes ont prêté main-forte aux équipes d’espaces verts pour transformer le bâtiment néomauresque en serre. L’exercice n’est pas forcément profitable pour qui se trouve face aux bacs à fleurs en pneu, échafaudages enguirlandés et autres sapins de John Armleder. Avec passion, le Suisse crie sa soif de rond-point à décorer. À l’inverse, le pavillon rond de la Glass House de Jorge Pardo figure parmi les rares pièces marquantes. Fidèle à ses options, l’artiste a abâtardi quelques préceptes modernistes pour accoucher d’une folie à mi-chemin entre le Panopticon bavarois et le chef-d’œuvre des Floralies.
Au Musée des beaux-arts de Lille, le bouquet est beaucoup plus sage : un paisible accrochage pour une exposition exclusivement consacrée aux œuvres contemporaines prenant pour sujet des fleurs. Un niveau zéro de l’exposition thématique qui, pour les plus cyniques, dénoncerait l’événementiel en rentrant dans son propre jeu… Les autres, une fois vues les œuvres de Matthew McCaslin sous une tente gonflable d’Hans-Walter Müller, la peinture murale de Paul Morrison, les kitscheries de L. C. Armstrong, les fleurs de Warhol et les énonciations de Rémy Zaugg, et après avoir joué avec le mur sensitif de Piero Gilardi, regretteront de ne pas avoir suffisamment de canapés pour tout accrocher chez eux, et s’étonneront de l’absence de Sylvie Fleury. Botaniste senior, Yayoi Kusama a, elle, planté quelques graines sur le parvis d’Euralille. Malheureusement, son bouquet souffre de sa taille modeste, engoncé au sein d’une architecture trop grande pour lui.

Buren brille dans la nuit
Les interventions réussies sont celles qui ont su se ménager un enclos ou jouer un jeu sobre avec leur contexte. Le cercle de lumière planté par Daniel Buren dans l’îlot Comtesse est indéniablement une attraction ludique. Il n’en fournit pas moins une masse d’informations sur ses alentours et une réflexion sur le temps du spectacle. À la tombée du jour, la Ronde de nuit s’anime d’un ballet de lumière au rythme évolutif. En retrait, Annette Messager a déployé son théâtre fantasmatique sous le plafond de la salle des Malades du Musée de l’Hospice-Comtesse voisin. Pied ou main, des fragments de corps agrandis chutent avec fracas tandis qu’au sol des boules de coton géantes ont des allures de cocons chimériques. En trouvant refuge non loin, dans l’église Sainte-Marie-Madeleine, Miwa Yanagi a joué avec un autre genre de suspension, temporelle celle-là. Elle invite le visiteur à s’allonger sous la rotonde où défilent des projections vidéo de grand-mères parlant de leurs propres grand-mères. Une fresque moderne sur la transmission entre les âges.
Cette fable des générations aurait également sa place au sein des nouveaux jacquemarts dont s’est équipée Lille pour 2004. Pendule animée par des automates, ce type d’horlogerie médiévale a en effet été  remis au goût du jour pour l’occasion. Sur la tour Lille-Europe, le mécanisme prend un aspect futuriste, décomptant le temps par le biais de néons et pulsations lumineuses. Sous le sol, à la station de métro Fives, les robots plantés par Robert Lepage et Louis-Philippe Demers sont branchés sur un autre fuseau horaire, puisque la petite famille s’anime à l’arrivée de chaque rame. Il faudra attendre les mois de juin et juillet pour demander l’heure aux deux nouveaux jacquemarts dont va se doter Lille. Le premier, signé par Hannes Heiner, membre du collectif berlinois Dead Chicken, est une machine baroque et transportable destinée à faire les beaux jours des villes environnantes. L’autre est une commande publique qui sera installée dans la salle de concert Concorde. Fœtus into man est un mécanisme mimant les cycles de la vie, passant d’un fœtus (à 6 heures) à un homme dressé (à 12 heures)… D’ici là, son créateur, Chico MacMurtrie, a déjà sévi dans l’exposition « Robots ! ». Au dernier étage du bâtiment du Tri postal, l’Américain et son équipe ont déployé une armada de mécanismes dans un campement aussi proche d’une free party que d’une crèche grandeur nature. Sorte de facteur Cheval cybernétique, MacMurtrie donne réellement dans l’art brut. Sa soixantaine de robots a ce petit quelque chose d’artisanal qui les rend ulcérants et cet aspect bricolé qui pourrait faire passer son inventeur pour un sympathique savant fou. Malheureusement, l’auteur sombre dans toutes les symboliques postnucléaires charriées depuis les virages frein à main de Mel Gibson dans Mad Max. Quant à l’installation apocalyptique de Louis-Philippe Demers & Bill Vorn, elle ferait passer les installations coup de feu de Malachi Farrel pour des œuvres de Michel Blazy. Cet hypothétique Procès (c’est son titre) ressemble finalement à une boîte de nuit où Robocop aurait volé le podium des gogo-danseuses.
À l’opposé de cet acier, qui claque et brille, les constructions en bambou du Néerlandais Theo Jansen s’imposent par leur fragile autonomie. Inoffensives, ses machines sont animées par un système d’air comprimé, ou pour les modèles extérieurs par le vent. C’est à la manière de navires extraterrestres que l’artiste les fait courir le long des dunes. Ailleurs, c’est l’interactivité qui triomphe : les automates flûtistes de l’université Waseda de Tokyo. Mais, au final, le visiteur est un peu comme le poisson rouge qui anime le bocal d’Augmented Fish Reality, le dispositif inventé par Kenneth Rinaldo : il est condamné à errer au rythme des interactions qui se déclenchent à son passage.
Cette triste condition du spectateur est malheureusement aussi celle qui prévaut dans « Cinémas du futur », l’exposition thématique autour des nouveaux usages et modes de présentation du septième art. En présentant en prologue la triple projection du Napoléon d’Abel Gance (1927), la manifestation prend soin de remonter aux origines de l’« expanded cinema » (cinéma étendu), mais s’étourdit plus tard de trop de technicité. À quelques exceptions près, comme les projections sensibles du groupe Dumb Type (Or du collectif japonais et Lovers, de Teiji Furuhashi, l’un de ses membres), ce sont les tuyaux qui l’emportent sur le contenu. Le « icinema » de Jeffrey Shaw permet au spectateur de cadrer les images par un simple mouvement de tête, tandis qu’en passant devant le panorama vidéo de Zhenjun Du se déclencheront des ventilateurs, eux-mêmes source de perturbation dans l’image (journaux qui s’envolent…). À l’autre bout, d’autres techniciens réactivent les vieilles ficelles de l’illusion optique. Gregory Barsamian reformule le zootrope en le faisant passer aux trois dimensions par le biais de sculptures articulées, pendant que Toshio Iwai le reproduit à l’échelle de miniatures animées. Au début du XXIe siècle, le cinéma gavé de trucs et astuces numériques renoue donc en toute innocence avec son passé forain. Pourtant, cet art de la machine n’est rien comparé aux bolides de « Voitures du futur ». Malgré une scénographie désastreuse, ce parcours dans l’histoire de l’automobile, de pièces de musées en prototypes du futur, fait partie de ces expériences transgénérationnelles qu’affectionnent à juste titre les Capitales de culture.

Et cela ne fait que commencer...

« Robots ! », « Voitures du futur », « Flower Power », telles sont donc quelques-unes des expositions qui viennent d’ouvrir leurs portes à Lille. Elles fermeront, pour leur grande majorité, en mars, date de la deuxième saison de Lille 2004 qui sera marquée par l’ouverture des « Maisons Folies » (lire page 17), l’exposition Rubens (lire pages 20 et 21), mais aussi une rétrospective Vasarely. La troisième saison, qui débutera le 4 septembre, sera, elle, celle du design et de l’architecture, avec « Droog event », « Strangely familiar » et « Just what is it », et une rétrospective des travaux de Christian de Portzamparc. Sans oublier concerts, rencontres, spectacles, fêtes... - Lille 2004, renseignements : 0890 39 2004 ; office du tourisme de Lille, palais Rihour, du lundi au samedi 9h30-18h30, dimanche 10h-12h et 14h-17h, www.lille2004.com

Pour Lille 2004, la Fête éternelle de Robert Filliou

L’Eternal network ou concept de fête permanente de Robert Filliou pourrait dans un futur utopique être le thème moteur d’une Capitale culturelle. Tout le monde se ruerait dans le Poïpoïdrome, aire d’invention débridée inventée par l’artiste, pour regagner innocence et imagination et s’engager dans la voie de la création permanente. D’ici là, les convives de Lille 2004 peuvent tout de même rejoindre la « République géniale », le territoire inventé par Robert Filliou, en se rendant à Villeneuve-d’Ascq au Musée d’art moderne de Lille-métropole. L’institution consacre en effet une importante rétrospective à celui qui fut parmi les piliers de Fluxus en envisageant sa carrière d’un bout à l’autre, de ses actions de rue en 1960 à son décès en 1987. Marqué par le nomadisme, l’art de Filliou demande une attention particulière. Loin de se prêter au spectaculaire, il se fonde sur des collages de matériaux : morceaux de cartons ou de bois, fil de fer, photographies et textes. Ici, un important travail a également été réalisé sur l’œuvre vidéo de l’artiste, retranscrite en français, une gageure pour un corpus privilégiant l’action. Mais la production de Filliou ne s’accommode pas si mal de l’absence de leur auteur. Davantage que des reliques, chose dont il avait pointé la limite – si l’on se réfère aux poussières prélevées sur les chefs-d’œuvre –, ces œuvres apparaissent comme des signaux, des balises, même si, à mesure que sa carrière progresse, l’artiste semble déporter son intérêt sur des propositions plastiques. Clôturant un accrochage de près de 200 pièces, le jet de dés de Eins, Un, One (1984) symbolise à merveille une unité retrouvée. - ROBERT FILLIOU, GÉNIE SANS TALENT, jusqu’au 28 mars 2004, Musée d’art moderne Lille-métropole, allée du Musée, 59650 Villeneuve-d’Ascq, tél. 03 20 19 68 68, tlj sauf mardi 10h-18h. Cat. 189 p., 35 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°184 du 9 janvier 2004, avec le titre suivant : Des fleurs et des couleurs

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