Cupidon : un Américain à Paris

Le public français peut enfin découvrir cette œuvre attribuée à Michel-Ange

Le Journal des Arts

Le 18 février 2000

Quatre ans après son attribution à Michel-Ange par Kathleen Weil-Garris Brandt, le Cupidon de Manhattan est enfin soumis au jugement du public français. L’exposition du Louvre et l’ouvrage de Jean-René Gaborit qui l’accompagne font le point sur la controverse et exposent avec impartialité les arguments de chacun. Mais qui connaît les sculptures du maître devrait éprouver une légère déception à la découverte de cette œuvre, dont le véritable auteur reste sans doute à identifier.

PARIS - Sur le chemin du retour vers sa demeure new-yorkaise, l’hôtel Payne-Whitney qui abrite les services culturels de l’ambassade de France, le Cupidon de Manhattan fait escale au Louvre. Le public français pourra ainsi juger de la vraisemblance d’une attribution à Michel-Ange qui déchire la critique depuis plusieurs années. Cette sculpture, connue par une photo de 1902, avait été localisée à New York par James Draper en 1992, puis attribuée à Buonarroti par Kathleen Weil-Garris Brandt en 1996 (lire le JdA n° 23), lors d’une conférence de presse – une première pour une attribution ! Depuis, les conclusions de l’historienne se sont affinées, les arguments de ses détracteurs aussi. Michael Hirst, par exemple, continue de voir dans le Cupidon la main de Bertoldo di Giovanni (v. 1420-1491), le maître de Michel-Ange (lire les JdA n° 27 et 89). La présentation de l’œuvre à Florence, dans le cadre de l’exposition “La jeunesse de Michel-Ange”, n’a pas apporté les fruits espérés, puisqu’elle n’a pu être confrontée ni au Bacchus, resté au Bargello, ni à la Bataille des Centaures. Le caractère fragmentaire de cette sculpture en marbre d’un mètre de haut, dont l’aspect complet est toutefois connu par un dessin du XVIIIe siècle, complique un peu plus la querelle. Privée de ses bras, de ses jambes et du vase sur lequel elle prenait appui, elle offre une silhouette fluette et instable, loin de la vigueur habituellement prêtée à Michel-Ange. Ne lui reste que son étrange carquois en patte de fauve, dont l’effet est pour le moins saisissant.

Si l’on en croit Condivi, le biographe de Michel-Ange, repris par Vasari, le “gentilhomme romain” Jacopo Galli, “lui fit faire un Cupidon de marbre, grand comme nature” puis “un Bacchus, haut de dix palmes”. “Au milieu du XVIe siècle, Ulisse Aldrovandi rédige une description de la Casa Galli. L’auteur est médecin et naturaliste, extrêmement curieux et précis. Il signale que le carquois est porté au côté alors que le Cupidon le porte plutôt sur l’épaule, et il ne parle pas du baudrier, note Jean-René Gaborit, conservateur chargé du département des Sculptures au Louvre. Par ailleurs, le carquois est tellement bizarre qu’il est surprenant qu’il ne le mentionne pas.” Abusé par l’absence d’ailes, il croit par ailleurs être en présence d’un Apollon. “Si c’est le Cupidon-Apollon de Jacopo Galli, il a donc été réalisé après le Bacchus, et il est difficile de croire qu’il s’insère entre le Bacchus et la Pietà du Vatican.” C’est pourquoi Kathleen Weil-Garris Brandt situe la réalisation de cette œuvre avant le premier séjour romain, en 1496. S’agirait-il alors d’un Michel-Ange inconnu, non mentionné par les sources habituelles ? Le “traitement anatomique un peu déconcertant”, la présence d’un bras rapporté ou encore la chevelure peu caractéristique de la manière michelangélesque invitent plutôt à explorer d’autres pistes : le Cupidon pourrait être un témoin du “michelangiolisme” généralisé au XVIe siècle, ou encore une œuvre issue du cercle du “Giardino di San Marco”, où Bertoldo dispensait son enseignement à de jeunes artistes comme Andrea Sansovino ou Rustici. Au-delà de ces pistes esquissées par Jean-René Gaborit, l’exposition au Louvre permet aussi de s’interroger sur les sources de l’œuvre et de la resituer dans son environnement.

Un Bandinelli redécouvert
Trônant au centre de la rotonde, dans le hall Napoléon – auquel l’accès est d’ailleurs gratuit –, le Cupidon, juché sur un socle en porphyre, est entouré de deux copies d’époque romaine d’après l’Éros de Thespies, sculpté par Lysippe au IVe siècle av. J.-C. Le conservateur du Louvre a souhaité présenter un Éros fragmentaire, car “jusqu’au milieu du XVIe siècle, les statues antiques sont souvent à l’état de torses ; la grande campagne de restauration n’a pas encore eu lieu”, laissant aux artistes plus de liberté dans l’interprétation du modèle antique.

La troisième statue qui accompagne le Cupidon a, elle, longtemps été considérée comme un antique, jusqu’à ce qu’elle soit rendue récemment à Baccio Bandinelli, le rival de Michel-Ange. C’est un peu l’ironie de cette exposition : alors que l’attribution du Cupidon demeure problématique, le Mercure flûteur de Bandinelli se présente comme une redécouverte incontestable. Offerte à François Ier, cette sculpture avait plus tard été jugée antique et placée dans les jardins de Marly, avant d’être vandalisée à la Révolution. Considérée au XIXe siècle comme une copie moderne, elle avait rejoint les réserves. Cette œuvre de jeunesse, datée vers 1512, partage avec l’art du maître certains traits, et suggère par sa présence l’existence de nombreuses sculptures de ce type à Florence. Sans doute le véritable auteur du Cupidon se cache-t-il dans ce vivier florentin.

À voir
- UN MICHEL-ANGE RETROUVÉ ?, jusqu’au 3 avril, Musée du Louvre, hall Napoléon, 75001 Paris, tlj sauf mardi 9h-17h45, mercredi jusqu’à 21h45. Avec le soutien de la Fondation Florence Gould.

À lire
- Jean-René Gaborit, Le Cupidon de Manhattan, un Michel-Ange retrouvé ?, 48 p., 60 ill. dont 35 coul., 45 F.

À écouter
- Poèmes de Michel-Ange, lus par Chloé Réjon le 20 mars à 20h30, à l’Auditorium du Louvre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°99 du 18 février 2000, avec le titre suivant : Cupidon : un Américain à Paris

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