Mercredi 14 novembre 2018

L'actualité vue par

Christian Lacroix, créateur

«”¯Il ne faut jamais s’installer dans l’art confortable”¯»

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 30 novembre 2007 - 1818 mots

À l’occasion des 20 ans de la création de sa maison de couture, Christian Lacroix a conçu une exposition au Musée de la mode et du textile de Paris, jusqu’au 30 avril 2008. Jusqu’au 24 janvier 2008, « Christian Lacroix avec David Dubois, Christian Rizzo et Daniel Firman » est présenté à la Galerie des Galeries aux Galeries Lafayette, à Paris. Christian Lacroix commente l’actualité.

Les vingt ans de votre maison sont célébrés à Paris par deux expositions qui se répondent. Comment est née cette idée ?
Ce n’était pas vraiment planifié. Je fais toujours les choses en suivant mon instinct et je suis content quand les morceaux se recollent tout seul. Chaque fois que j’interviens, il y a toujours ce jeu de poupées russes, de choses en abîme. J’aime bien proposer mon travail à d’autres pour le laisser vampiriser. Moi-même, je me nourris du sang des autres. Cette délégation correspond soit à une fausse modestie, soit à un vrai orgueil. Pour les vingt ans, s’il n’avait tenu qu’à moi, je crois que je les aurais fêtés de manière encore plus indirecte et peut-être même sans parler de mode. Mais ici est intervenue la proximité que je peux avoir avec des amis et collaborateurs comme Olivier Saillard, conservateur au Musée de la mode et du textile, à Paris. Nous avons beaucoup de complicité dans notre manière d’aborder la mode et les musées. Je suis en complet décalage avec cette collusion actuelle du luxe et de l’art contemporain qui me laisse infiniment dubitatif. Elle enlève beaucoup de densité à ce que devraient être les gestes artistiques. Il ne faut pas comparer ces groupes avec les Médicis et Léonard de Vinci. Avec Olivier, nous avons un dialogue assez évident qui a rendu la première exposition limpide dès le départ. À un moment, dans ma jeunesse, j’ai été tenté de travailler dans les musées. J’étais attiré par le côté kitsch de certaines expositions comme « Lord Byron » au Victoria and Albert Museum à Londres, ou la pertinence nouvelle en ce domaine des expositions de Diana Vreeland au Metropolitan Museum of Art de New York comme « Vanity Fair » en 1978 sur tout ce que l’on avait pu créer en matière de vêtement pour flatter l’orgueil. Un choc. Mais il n’y avait même plus de musée de la mode en France et surtout pas ce genre de préoccupation. Il y avait une indifférence totale pour ce côté des arts décoratifs que je trouvais prépondérant. Je me suis ensuite dirigé vers le vif du sujet, à savoir faire des vêtements. Mais je voulais aussi être costumier, designer... Je ne voulais pas que l’exposition du Musée de la mode et du textile soit une rétrospective auto-promotionnelle, mais plutôt montrer ce que je dois à un musée exceptionnel. J’ai un rêve d’enfant : c’est d’être en contact physique avec le passé. J’ai tenu, regardé les 80 000 pièces de la collection. Mais la présentation n’est pas scolaire. À mon sens, dans l’histoire du costume, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, chaque période génère une parure ex-nihilo. À partir d’Herculanum et Pompéi, on revisite l’histoire du costume : le début du XIXe siècle est néogothique, le XIXe est une période de pastiche, les années 1900 reviennent au XVIIIe et aujourd’hui le serpent se mord la queue avec le retour aux années 1980. Cela m’aurait intéressé de faire une thèse là-dessus. Ici, nous le montrons de façon légère en proposant une espèce de sampling de la mode en suivant les thématiques
qu’Olivier a définies avec sa belle idée de suspendre les costumes anciens tout en recréant les corps, ce qui leur donne à la fois légèreté et présence nouvelle. De l’autre côté, j’apprécie énormément les gens du festival de Hyères qui font un lien entre le passé et le présent. En présidant le jury pour les vingt ans, j’ai eu un beau moment. J’ai mis à disposition du designer David Dubois et au chorégraphe Christian Rizzo, une de mes révélations du siècle dernier, mon fonds de prêt-à-porter et les choses modestes que me ramènent mes assistants du monde entier, ainsi que tous les livres ou objets triviaux se trouvant dans mes réserves. Ce bric-à-brac va voyager à l’étranger et est actuellement présenté à la Galerie des Galeries à Paris. Cela donne à mon travail une sorte d’intemporalité.

Dans cette exposition, vous avez aussi collaboré avec Daniel Firman.
Daniel Firman fait aussi partie des rencontres de la fin du siècle dernier. C’est par lui que j’ai découvert Marlène Mocquet qui est en train de faire un tabac. Avec Daniel, nous ne nous ressemblons pas, mais nous partageons les thèmes de l’apparence, de l’identité, de la disparition, du vêtement, de l’équilibre... J’aime bien que l’art me fasse « chialer » et en même temps me donne un coup d’adrénaline. Un jour, il m’a fait le plaisir de me dire « j’aimerais que l’on travaille ensemble une pièce destinée à la citadelle de Carcassonne ». Il voulait que l’on parle de la manière dont le logo et la couleur des vêtements de la rue et du sport font écho à la fois à la Commedia dell’arte et à l’héraldique très présente à l’époque médiévale. Nous avons assemblé des vêtements qui pourraient aussi bien être sur un parvis d’église au Moyen Âge que dans une performance sportive.

Comment réagissez-vous à l’explosion de l’art contemporain et du design ?
Je suis plutôt pour aller voir ce qui se passe du côté des backstages [coulisses]. Au niveau du design, j’aime bien en ce moment les nouvelles écoles qui dépassent enfin les créations des années 1960-1970. J’ai vu naître le mot design. En 1960, mes grands-parents ne savaient pas comment le prononcer. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’était, dans ma famille, des maisons où il y avait à la fois le meuble provençal et aussi le fauteuil italien aérodynamique. Mon travail est assez proche de cela. En ce moment, je fréquente beaucoup la galerie Tools, parce qu’elle montre des créateurs qui ne font pas ce que l’on trouve au BHV. Il ne faut jamais s’installer dans l’art confortable.

Quels sont vos derniers coups de cœur pour votre collection ?
Je n’ai pas eu de coup de cœur à la FIAC, sauf si j’avais eu les moyens d’acheter Dubuffet ! Dans le domaine de design, j’ai commandé à Philippe Million des meubles qui viennent de nulle part. J’aime beaucoup les rendez-vous dans les galeries. Je vais chez Gutharc, chez Valentin, chez Kreo [à Paris], même si c’est cher. Il y a un prix à partir duquel cela ne me plaît plus. Un jour, quelqu’un m’a demandé : « Cela vous plaît jusqu’à combien ? ». C’est très juste.

Vous êtes le directeur artistique des Rencontres de la photographie d’Arles 2008 et Michèle Moutashar au Musée Réattu vous donne carte blanche pour six mois de mai à octobre 2008. Quels seront les axes de la programmation ?
La question tournera autour de la mode, mais pas seulement. Les thèmes seront toujours la présence, l’absence, l’apparition, la disparition, le corps et l’enveloppe... Je réfléchis autour des mots « photo », « Arles », « Rencontres de la photo d’Arles », « couture », « Lacroix » et le rapport un peu infernal entre ces choses-là. Je hais la mode quelque part, comme on dit « je hais les acteurs ». Arles est une ville dont on fait le bien malgré elle, et c’est une ville vers laquelle je reviens. Le Musée Réattu est génial, parce qu’il est habité. C’est là que j’ai vu les Picasso quand j’avais dix ans, les premières photos de Clergue, dont il faut à nouveau regarder le travail des années 1950 sur les charognes qui est sublime. Cette carte blanche du musée, en mai, va me servir à faire des mises à jour. Pour les Rencontres d’Arles, je rêvais d’organiser une rétrospective Avedon, mais c’est le Jeu de Paume qui va l’accueillir. Je suis en contact avec Irving Penn. Ce que je demande aux photographes de mode, c’est de m’ouvrir leur placard secret, de sortir ce qu’ils n’ont jamais montré. Il y aura Paolo Roversi, Mario Testino et Peter Lindbergh. Ce sont des gens dont je connais la densité. Il y aura aussi une commande pour l’élection de la reine d’Arles. J’aimerai aussi qu’un photographe se penche sur la réalité de l’immigration à Arles. Je travaille aussi avec Agnès de Gouvion Saint Cyr, qui est une proche, notamment sur les commandes.

Quels sont vos autres projets ?
Je suis aussi chargé de décorer l’appartement de Carlus à la Cité de l’architecture et du patrimoine [à Paris]. Il y a un investissement dans le décor qui me plaît de plus en plus. Je n’avais pas osé encore, si ce n’est pour un ballet à l’Opéra Garnier [à Paris]. À travers les hôtels, je me suis mis à aimer davantage. J’ai aussi un projet de faiseur d’ambiance à Dubaï. Et je suis en train de finaliser les maquettes du Roméo et Juliette de Dusapin et Cadiot avec Ludovic Lagarde pour la nouvelle saison de l’Opéra comique.

Dans le même domaine, quel bilan tirez-vous de votre travail pour le TGV ?
J’ai l’impression que le retour sur le TGV Est est moins positif que je ne l’attendais. Mais c’est juste un pressentiment. Au départ, le projet devait seulement concerner le TGV Atlantique. Il était axé sur la lumière, l’eau, le reflet... Mais ce projet a été enthousiasmant, perfectible aussi. On aimerait toujours pouvoir faire des repentirs. Je continue de collaborer avec la SNCF sur d’autres projets. Le train est en plus quelque chose qui a toujours bercé ma famille maternelle. En parallèle, je travaille aussi sur le tramway de Montpellier.

Comment peut-on sauvegarder les métiers d’art menacés, notamment dans la mode ?
Autant le rapport entre mode et art contemporain me paraît artificiel, autant je pense qu’il y a une forme d’avenir dans les métiers d’art contemporain. J’avais participé avec Yves Sabourin à « Métissages », un projet que j’ai vraiment trouvé lumineux. Il est rare que l’on ait à la fois l’œil et la main. Il y a très peu de gens qui ont un travail d’habilité et d’inspiration. C’est pour cela qu’il est important de travailler en collaboration. Je n’aime pas le côté assisté des choses, mais peut-être que l’avenir de ces métiers passe par le biais de la commande. Je ne veux pas que la couture devienne le musée du savoir-faire français. Ces femmes immensément riches, les princesses arabes, sont les mécènes d’aujourd’hui, même si on est moins en phase avec le côté politique de tout cela. On travaille avec des gens dont les maris coupent des mains ! Mais ce sont ces femmes, et des groupes américains comme celui qui nous soutient, qui permettent à la couture de continuer d’exister.

Quelle exposition vous a marqué récemment ?
La dernière, c’est non seulement l’exposition Twombly à la Collection Lambert à Avignon, mais aussi, à l’étage, la commande passée à Andres Serrano par la Comédie Française. Parmi les artistes, j’apprécie Claude Lévêque : en ce moment, je trouve qu’il n’y a pas plus. Sinon, j’aime bien Mathieu Mercier, dont j’ai quelques pièces. Mais mon dernier choc, ce fut cette série de Serrano.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°270 du 30 novembre 2007, avec le titre suivant : Christian Lacroix, créateur

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