Samedi 15 décembre 2018

Christian Boltanski, leçons des ténèbres

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 26 février 2008 - 630 mots

Boltanski : « Les bons artistes n’ont plus de vie, leur seule vie consiste à raconter ce qui semble à chacun sa propre histoire.”ˆ» Cette petite phrase de l’artiste a beaucoup servi. Elle claque encore comme un slogan que filtrerait le travail tout entier de Christian Boltanski. Mais pour l’heure, celui qui érigea le mensonge biographique en outil de travail a fini par se prêter à l’exercice de la confession.

À raison de trois heures par semaine, Boltanski s’est raconté à Catherine Grenier. En résulte un livre indispensable, un flux brut et passionnant réévaluant chaque vrai et faux recoin de la vie et de l’œuvre de Christian Boltanski (lire L’œil n° 598).
Au jeu de l’interview, l’artiste glisse forcément ses pas dans ceux du livre. Mêmes enchaînements, mêmes zones de flou, mêmes matrices créatrices et clés romanesques livrées sans encombre avec la distance manifeste de celui qui les a déjà toutes identifiées. « Les temps de création sont très rares dans une vie, reconnaît Boltanski. Ils sont en général liés à des moments de rupture. Ce sont des moments très simples où l’on voit physiquement et brusquement ce qu’on doit faire. J’en ai eu un quand je suis devenu adulte, un autre à la mort de mes parents et un quand je suis devenu vieux ! »

Autodidacte, il commence très vite son ethnologie personnelle
Et c’est sans compter la scène source : durant la guerre, sa mère, romancière catholique, cache son père, médecin juif, sous le plancher de la maison familiale. C’est durant cette année clandestine qu’il est conçu. « Il nous en est resté dans la famille une sorte d’inquiétude générale par rapport au monde », commente l’artiste.
En grandissant, le petit Christian Liberté peine à vivre au-dehors et abandonne les bancs de l’école à l’âge de 12 ans. « J’ai commencé à peindre de très grandes gouaches à la maison, explique-t-il. Je peignais des massacres et des scènes religieuses, entre Bacon et l’art brut. » En autodidacte, Boltanski s’entête et s’ouvre au monde. La page de l’enfance tournée, il commence très vite son « ethnologie personnelle », collectionne, conserve, invente « petites » mémoires et souvenirs ordinaires.
Le jeune Sarkis, devenu l’ami, l’embarque aussitôt dans l’écurie de la puissante Ileana Sonnabend et, en 1972, Szeemann l’expose à la Documenta. Ça démarre vite, même si le jeune Boltanski ne vend rien. « J’étais trop sale, rigole-t-il, et puis il y avait quelque chose de honteux à gagner de l’argent. »

Un ambassadeur à l’étranger de la scène nationale
Le travail d’artiste, qu’il décrit comme douloureux et trébuchant, se poursuit dès lors aux côtés de l’artiste Annette Messager. Boltanski connaît de belles rencontres et quelques flottements, mais explose véritablement sur la scène internationale dans les années 1980 alors qu’il développe de sourdes installations dont la subtile tension dramatique et émotionnelle donne corps à ses préoccupations de toujours autour des mémoires individuelles et collectives.
À part ça, ce « fils de la Shoah » devenu malgré lui notable porte-drapeau d’une scène nationale se décrit comme un irréductible Européen « d’Europe centrale », menteur compulsif, non croyant, mais fasciné par le religieux et listant volontiers les hontes qui nous construisent. Et l’ex-« enfant très spécial » devenu « Monsieur » confesse désormais un sérieux plaisir à enseigner aux Beaux-Arts de Paris, « dernier lieu inutile dans lequel on peut encore parler pendant cinq heures d’une tâche sur le sol ». Et de conclure malicieux : « C’est une chance qu’il y ait encore des endroits flous. »

Biographie

1944
Naissance à Paris.
1958
Premières peintures figuratives avant d’aborder des matériaux plus expérimentaux.
1972
Exposition à la Documenta V de Kassel, en Allemagne.
1998
Exposition au musée d’Art moderne de la ville de Paris.
2008
Prépare pour 2009 « Monumenta » au Grand Palais.


À lire : Catherine Grenier et Christian Boltanski, La Vie possible de Christian Boltanski, éditions du Seuil, 263 p., 19,50 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°600 du 1 mars 2008, avec le titre suivant : Christian Boltanski, leçons des ténèbres

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