Charles Saumarez Smith : « Opérer des changements de façon plus naturelle... »

Le nouveau directeur de la National Gallery, Charles Saumarez Smith, découvre les réalités de l’institution britannique

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2002

Charles Saumarez Smith, quarante-huit ans, a pris les rênes à la direction de la National Gallery, à Londres, il y a trois mois, succédant ainsi à Neil MacGregor, qui dirige maintenant le British Museum. Dans un entretien, il nous livre ses premières analyses du fonctionnement de l’institution britannique.

Vous deviez déjà très bien connaître la National Gallery, mais qu’en pensez-vous maintenant que vous en prenez la direction ?
Je connaissais extrêmement bien l’aspect public de la National Gallery, mais beaucoup moins la manière de fonctionner de cette institution. D’une certaine façon, la National Gallery a une culture radicalement différente de celle de la National Portrait Gallery. Évidemment, la National Gallery est bien plus importante, mais sa collection a également une plus grande valeur esthétique et financière, et cela crée une atmosphère d’une autre nature. La toute première acquisition que j’ai envisagée en tant que directeur a été le Massacre des innocents de Rubens, une œuvre très différente de celles que nous imaginions acquérir pour la National Portrait Gallery.

Il est même surprenant que vous vous soyez tourné vers ce Rubens. Il y a cinq ans, les administrateurs de la National Gallery ont alloué 3,5 millions de livres sterling (5,58 millions d’euros) par an pour les acquisitions provenant d’une subvention du gouvernement. Mais, cette année, en raison des contraintes budgétaires, l’institution n’a bénéficié d’aucun crédits. Vous recevez une dotation de la famille Getty, mais Sir Paul Getty n’a certainement pas fait don de 50 millions de livres sterling (79,76 millions d’euros) pour que cet argent remplace les fonds du gouvernement ?
On donne une très mauvaise impression aux donateurs privés si leur don vient essentiellement remplacer un engagement du gouvernement. Le gouvernement, et la National Gallery elle-même, ont permis au don de la famille Getty de remplacer le fonds structurel du gouvernement. Quoi qu’il en soit, le Rubens s’est révélé être exceptionnellement cher. Il n’y avait donc aucune chance pour nous de nous approcher du prix de vente.

À quel point la situation financière de la National Gallery est-elle mauvaise ?
Elle est plus gênante que je ne le pensais. La situation n’est pas éloignée de celle du British Museum. Au cours de ces dernières années, les subventions ont augmenté plus lentement que l’inflation, et il y a des coûts fixes que l’on ne peut pas facilement réduire. Les fonds sont donc limités pour la rénovation et les acquisitions. La National Gallery ne se trouve pas exactement dans la même situation que le British Museum, mais l’état de base de nos finances est comparable.

Est-il réaliste de presser le ministère de la Culture, des Médias et des Sports pour qu’il augmente sa contribution, alors que le British Museum traverse une situation délicate et que les musées régionaux cherchent désespérément des fonds supplémentaires ?
Les politiques d’allocations de fonds sont très complexes pour les deux musées et le ministère. La National Gallery risque d’être pénalisée du fait de son relatif succès, car ses bâtiments ont été bien entretenus et bon nombre de ses galeries ont été rénovées grâce à des dons privés. Ce serait triste pour tout le monde si le souhait d’allouer des fonds supplémentaires au British Museum et aux musées régionaux se faisait aux dépens de la National Gallery. Même si le ministère a obtenu du Trésor une somme impressionnante de fonds complémentaires, la plus grande partie est destinée au Arts Council et cela laisse très peu de marge de manœuvre. Le gâteau est petit et il faudra bien que quelqu’un réduise ses prétentions.

Quelle est votre politique en matière d’expositions ?
Naturellement, j’ai hérité d’un calendrier pour les prochaines années. Je commencerai à penser à un programme réalisable à partir de 2006 seulement. La National Gallery a un riche passé dans l’organisation d’expositions académiques, notamment sur les techniques de création, comme l’exposition qui sera inaugurée le 30 octobre sur les dessins préparatoires dans les peintures de la Renaissance. Il est essentiel de garder cet élément. La question la plus problématique concerne le nombre des visiteurs et l’impact des expositions. L’année dernière, l’effet du 11 Septembre a été complètement masqué par le succès de l’exposition Vermeer. La pression sera certainement plus forte pour organiser des expositions garantissant un succès au niveau du nombre d’entrées.

Quels sont vos plans concernant le bâtiment ?
J’ai hérité du projet de l’aile est à un stade décisif, car les travaux commencent en mars. La porte est sera ouverte, permettant ainsi au public d’entrer au niveau de la rue, et de meilleurs services seront offerts, avec notamment un nouveau café et une nouvelle librairie. Neil MacGregor a tout mis en œuvre, mais il pressentait son départ depuis presque un an, et cela a retardé les opérations. Une bonne partie de mon temps et de mon énergie a été consacrée aux décisions, allant du choix de l’emplacement du bureau d’information à la question de savoir si le café fonctionnerait ou non en self-service. Nous en sommes au point où quelqu’un doit dire : “Voici ce qui va arriver.”

Où en êtes-vous avec la collecte de fonds ?
Le projet de l’aile droite se chiffrera à 21 millions de livres sterling (33,51 millions d’euros) et nous avons jusqu’à présent rassemblé 11 millions : 10 millions proviennent de la famille Getty, et 1 million d’autres sources. Nous devons encore trouver 10 millions. Nous sommes actuellement en pourparlers avec le Heritage Lottery Fund. Nous ferons certainement appel à eux pour la deuxième phase du projet, qui porte sur le patrimoine, telle la restauration du hall de l’escalier.

Après l’ouverture de l’aile est, qu’en est-il de l’aile ouest qui abrite les bureaux des conservateurs et le vôtre ?
Sur un plan architectural, il serait sensé, dans un bâtiment classique, d’ouvrir l’autre aile. Il existe parmi les conservateurs des craintes fondées : ils appréhendent, en déménageant, de perdre le contact quotidien avec la collection. Nous devrons nous décider d’ici deux ans. La National Gallery a acheté en 1998 la Saint Vincent House, qui est adjacente à l’édifice ; presque la moitié de notre personnel y travaille déjà. Les bureaux des commissaires et du directeur pourraient y être installés. Il serait certainement possible de construire une passerelle entre la Saint Vincent House et l’arrière de l’aile Sainsbury.

Le mois dernier, vous avez introduit une nouvelle organisation selon laquelle la collection conservée en réserves à l’étage inférieur est ouverte seulement le mercredi après-midi de 14 h à 17 h 30. C’est là un changement notable, car récemment encore, les réserves étaient ouvertes pendant les heures d’ouverture du musée. Pourquoi une telle restriction?
Cette décision a été prise par les administrateurs avant mon arrivée. Le coût d’ouverture des galeries situées aux étages inférieurs proportionnellement au nombre de visiteurs était extrêmement élevé du point de vue de la surveillance. Comme nous n’avons pas assez de personnel pour ouvrir en permanence la collection conservée en réserves, nous avons préféré offrir un accès constant à des horaires déterminés plutôt que les visiteurs ne trouvent porte close. L’autre question concerne la disposition. La présentation actuelle de cette collection vise simplement à voir les œuvres et non à les comprendre. Par la suite, nous pourrions envisager de leur donner un véritable ordre, de les exposer “par catégorie”, peut-être en choisissant un thème.

Cela représenterait un changement complet. La National Gallery s’est vantée de présenter “les tableaux de la Nation dans une exposition permanente”, et ce slogan était imprimé au bas de votre papier à lettres. Même si les peintures “exposées” étaient accessibles sur rendez-vous, cela mettrait un terme à la tradition que tout est visible au public, à moins d’un prêt dans un autre musée ou d’une restauration.
Je dois souligner qu’aucune décision n’a encore été prise au sujet de la collection permanente située dans les réserves. Nous devrons penser à la meilleure solution possible.

Que pensez-vous des galeries d’exposition temporaire dans le sous-sol de l’aile Sainsbury ?
Elles sont parfaitement adaptées à certains types d’exposition. Ces galeries ont constitué un cadre particulièrement adéquat pour Pisanello, par exemple, et elles devraient l’être pour l’exposition d’art vidéo de Bill Viola, prévue à l’automne 2003. Mais lorsqu’on expose des peintures qui gagneraient à être vues à la lumière du jour, l’on souhaite un peu plus de flexibilité. Il sera intéressant de voir la façon dont la galerie s’adaptera à l’exposition du Titien en février prochain. À long terme, il y aurait moyen d’introduire un peu de lumière naturelle dans les étages inférieurs du bâtiment principal, et d’utiliser ces salles pour des expositions temporaires.

Au cours des dernières années, il y a eu des tensions entre le ministère et les musées nationaux. Le gouvernement s’est révélé plus interventionniste concernant certaines questions comme la nomination des administrateurs. Comment considérez-vous les relations avec le gouvernement ?
Il y a eu des tensions. Mais, selon moi, si l’on examine le passé, elles sont nées de la nouvelle administration travailliste qui avait une idée claire des résultats à obtenir : cela partait du Trésor en passant par le ministère jusqu’aux musées.
Cette position allait à l’encontre du discours de la précédente administration du Parti conservateur, qui favorisait la délégation de pouvoir et l’autonomie de chaque musée. Mais il est dans l’intérêt du ministère comme dans celui des musées nationaux de travailler efficacement
en partenariat. Les deux parties
en prennent actuellement conscience.
La question de la nomination des administrateurs pose un problème constitutionnel ambigu, et il s’agit de savoir si ceux-ci sont nommés par les musées dans leur intérêt ou par le gouvernement dans son intérêt. En vérité, c’est une combinaison des deux. À mon avis, les intérêts du musée doivent prévaloir, mais la position du gouvernement est légitime et, s’il fournit les trois quarts de notre financement, il a un droit de regard sur la façon selon laquelle le musée est géré.

Pour conclure, quelles sont vos ambitions pour la National Gallery ?
Je suis conscient que l’on rencontre inévitablement des problèmes lorsque l’on succède à une personne, à juste titre, hautement considérée. Ma première fonction est de conserver un sentiment de continuité. J’ai apporté des changements à la National Portrait Gallery, mais ils se sont opérés de façon plus naturelle que programmée. Je suppose qu’il en sera de même ici.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°157 du 25 octobre 2002, avec le titre suivant : Charles Saumarez Smith : « Opérer des changements de façon plus naturelle... »

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