Vendredi 27 novembre 2020

Ces Français, oubliés de la Fiac

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 3 octobre 2012 - 1207 mots

Nombre d’artistes français des années 1960 à 1980 souffrent cette année encore d’un manque de représentation à la Fiac. Cela tient à leur injuste décote internationale.

Où sont, à la Fiac, les artistes des importants mouvements qui ont été lancés en France fin des années 1960, début des années 1970 et dans la première moitié des années 1980 ? Où sont à l’occasion de la 39e édition de la foire parisienne, les artistes de BMPT, de Supports/Surfaces, de la Figuration narrative et de la Figuration libre, les Michel Parmentier, Daniel Buren, Jacques Monory, Bernard Rancillac, Peter Klasen, Vladimir Velickovic, Hervé Di Rosa, Robert Combas, pour ne citer que quelques uns d’entre eux ? Il y a certes cette année un stand, celui de Bernard Ceysson, entièrement consacré à Supports/Surfaces, avec des œuvres historiques de Daniel Dezeuze, Noël Dolla, Patrick Saytour… Il ne faut toutefois pas se méprendre : il s’agit là de l’arbre qui cache la forêt, mais qui ne masque pas que tous ces artistes sont peu ou pas représentés sous la verrière.

Leur absence peut paraître d’autant plus étonnante qu’ils sont, par ailleurs, assez présents sur d’autres terrains et d’autres domaines de l’art contemporain, comme en témoigne leur fréquence d’apparition dans les ventes aux enchères parisiennes (elles ont généralement toutes leur lot de Combas, Erró, Télémaque…) et bien sûr lors d’expositions monographiques dans les différents musées, institutions, espaces de l’Hexagone (Gérard Fromanger a notamment inauguré en juin dernier le Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la Culture aux Capucins de Landernau, dans le Finistère, avec une rétrospective de cinquante années de travail).

Galeriste en mission
Alors d’où vient cette carence ? Elle tient évidemment à plusieurs raisons. La première est directement liée au principe même des foires qui sont des manifestations où les galeries, et non les artistes comme dans certains salons, exposent et payent leur stand après avoir été sélectionnées par un comité, pour le moins rigoureux, en fonction de leur notoriété et de leur programme. Donc sans galerie, pas de foire. Or bon nombre des artistes précités n’ont plus, ou pas vraiment, de galerie. Lorsqu’on sait que certains d’entre eux sont à un moment particulier de leur carrière – à savoir, ni tout jeunes, ni encore reconnus comme des classiques incontournables –, le travail du galeriste apparaît d’autant plus important. Il consiste, en ce cas, à les replacer dans une perspective historique et en même temps à les inscrire dans un contexte contemporain pour raviver l’intérêt et la curiosité. Le galeriste Georges-Philippe Vallois, par ailleurs président du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA), précise ainsi : « Notre travail est de réintroduire ce type d’artistes dans un circuit critique, afin de leur redonner une actualité, mais aussi de les replacer dans un circuit commercial. Notre rôle est d’activer et de soutenir le marché, c’est-à-dire de créer une demande et ensuite de défendre une certaine cote ». C’est précisément le travail qu’il a fait avec Jacques Villéglé (qui appartient lui à un mouvement certes plus ancien, celui du Nouveau Réalisme) et dont les prix aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux d’il y a quinze ans. « À l’époque, pour un chef-d’œuvre, je n’osais même pas demander 250 000 francs. Aujourd’hui nous vendons à des musées étrangers des pièces majeures et rarissimes pour 300 000 euros ». Il faut dire qu’entre-temps, Villéglé est entré à la Tate Modern (il était même le seul artiste français acheté pour l’inauguration) et il est actuellement exposé aux côtés, notamment, de Jasper Johns et Robert Rauschenberg dans la grande exposition du MoCa à Los Angeles intitulée « Painting the Void : 1949-1962 ». Ce qui, de fait, constitue un beau pedigree et une dimension internationale, mais qu’il a fallu construire.

Faire partie de l’équipe d’une galerie est donc impératif mais peut ne pas suffire. En effet, si la galerie ne fait pas la Fiac – soit parce que son dossier n’a pas été retenu par le comité, soit parce qu’elle ne souhaite pas la faire – l’artiste n’y figure donc pas non plus. Patrick Bongers, le directeur de la galerie Louis Carré & Cie, et prédécesseur de Georges-Philippe Vallois à la tête du CPGA, soutient la Figuration Narrative à travers Arroyo, Télémaque, Erró, Cueco et la Figuration Libre avec Boisrond et Di Rosa. Après avoir participé à environ vingt-cinq éditions de la Fiac où il a présenté, entre autres, les étonnants stands réalisés par Jean-Pierre Raynaud en 1990 ou par Peter Klasen (le fameux « Schock Corridor » en 1991), il n’y va plus depuis 2008. « J’ai décidé d’avoir une autre stratégie de travail et de communication, de privilégier le renforcement de mon travail à la galerie plutôt que d’aller dans les foires et ceci en parfaite osmose avec les artistes que nous défendons », précise-t-il. Une manière de dire qu’il y a, et heureusement, une vie après la Fiac même si ces manifestations ont aujourd’hui une importance capitale.

La décote des Français
Enfin avoir une galerie qui fait la foire ne garantit pas non plus d’y être exposé. En effet le prix d’un stand coûte très cher et pour couvrir leurs frais et faire des bénéfices, les galeries ont intérêt à y vendre des œuvres à la cote très élevée. Il ne faut pas oublier qu’une foire est avant tout une manifestation commerciale. Vieux routier de la Fiac, avec 38 participations au compteur, Daniel Templon, comme à son habitude, dit clairement les choses : « Avec un coût de 50 000 euros pour mon stand cette année, nous avons des impératifs de rentabilité ». Il est sans doute le galeriste de sa génération à avoir montré à la foire le plus d’artistes français, avec par le passé Le Gac, Buren, Louis Cane, et aujourd’hui encore Viallat, Adami… « Mais le contexte nous oblige à constater que les artistes français des années 1960, 1970, 1980 n’ont pas de marché sur la scène internationale. C’est là tout le problème. Nous sommes là pour vendre des artistes en qui nous croyons, mais on ne peut pas systématiquement montrer des artistes qu’on ne vend pas ou mal, c’est-à-dire à des prix nettement inférieurs à ceux d’homologues étrangers. Aujourd’hui il n’est pour nous ni valorisant en termes d’image mondiale ni viable financièrement de montrer nos propres artistes dans les foires. C’est une anomalie totalement injuste car ils sont aussi bons que les Allemands ou les Anglais par exemple, mais c’est la réalité. » Et lorsqu’il est demandé à différents acteurs internationaux, conservateurs, marchands, collectionneurs, pourquoi les artistes français de ces décennies-là ont un marché étroit, pourquoi ils ne sont pas plus en vue, pourquoi les écarts de prix avec leurs alter ego étrangers sont aussi importants, ils répondent tous que c’est d’abord à la France et ses institutions d’en assurer la promotion, la diffusion ; ce qui à leurs yeux n’est pas le cas. On ne saurait leur donner tort. Il suffit de regarder comment, depuis maintenant de nombreuses années, le Centre Pompidou défend la création française.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°376 du 5 octobre 2012, avec le titre suivant : Ces Français, oubliés de la Fiac

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