Mercredi 17 octobre 2018

Basquiat - Itinéraire d’une étoile filante

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 17 mai 2010 - 1087 mots

Figure phare des années 1980, Jean-Michel Basquiat aurait eu 50 ans en 2010. À cette occasion, la fondation Beyeler organise, avant le musée d’Art moderne de la Ville de Paris en octobre prochain, la plus importante rétrospective de son œuvre jamais présentée.

Il faut revoir le générique de fin de West Side Story, le film culte de Robert Wise et de Jerome Robbins. Cinq minutes d’un interminable travelling sur les pavés défoncés, les murs décrépis, les palissades en lambeaux de Downtown – une fresque étonnante, haute en couleur, encombrée d’écritures, de figures et de proclamations sentencieuses. Le mur des graffitis. Basquiat avant l’heure, en quelque sorte, dans l’évidence éclatante du rapport de son œuvre à l’écrit et au dessiné.

West Side Story, Jean-Michel Basquiat [ci-contre] en a mentionné le titre dans une note autobiographique, rédigée sous forme de fiche résumant les moments déterminants de sa vie. Si le titre du film y figure en première place, ce n’est pas tant en référence au film lui-même qu’à sa musique, signée Leonard Bernstein.Sorti en salle en 1961, West Side Story connaît un succès international immédiat et devient le film culte de toute une génération. Vingt ans plus tard, Jean-Michel Basquiat fait sa première exposition personnelle à Manhattan dans le quartier de... Downtown ! Le rap, la défonce, les graffitis, l’univers underground du métro new-yorkais, Basquiat s’impose très vite comme le symbole d’une autre génération.

New York, la drogue et le graffiti
Né à Brooklyn en 1960, d’une mère d’origine portoricaine et d’un père haïtien, Jean-Michel Basquiat est retrouvé mort d’une overdose d’héroïne dans son appartement de Great Jones Street, en août 1988. Élevé dans un milieu aisé, Basquiat, qui a deux sœurs cadettes, montre très tôt de l’intérêt pour le dessin, emplissant ses cahiers d’écolier de tout un monde d’images griffonnées à la hâte. S’il puise son inspiration dans le dictionnaire, il est surtout friand des bandes dessinées vues à la télé. À 8 ans, il est victime d’un accident de voiture qui le retient en convalescence pendant de longs mois ; il découvre alors le célèbre livre d’anatomie de Gray – Gray’s Anatomy – qu’il dévore et qui va influencer toute son œuvre.

Ses parents divorcent et la garde des enfants est confiée à leur père qu’une promotion professionnelle oblige à s’installer pour quelque temps à Porto Rico. Jean-Michel, qui ne se fait pas à cette nouvelle vie, se rebelle et fait une première fugue. De retour à New York, il suit des cours dans une école pour enfants surdoués. Il y fait la connaissance d’Al Diaz, qui pratique le graffiti au spray. Avide de liberté, il tente une nouvelle fugue et fait sa première expérience de la drogue. Il n’a pas 17 ans qu’il s’invente un nom de graffitiste – SAMO ©, abréviation de « Same Old Shit » –, multipliant les interventions à grand renfort de symboles et de poèmes philosophiques.

S’ouvre alors une période de vie de bohème. Il vit ici et là, gagne sa vie en vendant des cartes postales faites de collages de photocopies d’images de magazines, fonde un groupe musical, mélange de jazz, punk et synth-pop. De plus en plus lié au monde de la culture hip-hop, du graffiti et de la drogue, il se fait remarquer et, en 1978, The Village Voice publie un article sur SAMO.

De la rue à la scène artistique
En 1979, il fait la connaissance de Keith Haring et de Kenny Scharf, eux-mêmes jeunes graffitistes débutants, mais aussi du très influent critique d’art Henry Geldzahler. En 1980, il est invité à participer à une exposition de groupe dans un squat du Bronx et la revue Art in America, qui y consacre un article, ne parle quasiment que de lui. C’est le début d’une fulgurante aventure.

Basquiat commence par gagner quelques sous en jouant dans un film qui ne sortira jamais. Il vend quelques tableaux, Geldzahler lui paie deux mille dollars un dessin et certains marchands s’intéressent à lui, dont Annina Nosei, une galeriste en vue de New York. En décembre 1981, un autre critique d’art, René Ricard, publie dans Artforum un article élogieux sur The Radiant Child, le rapprochant de Dubuffet et de Twombly.

L’année 1982 est celle de tous les succès. Basquiat est le plus jeune artiste jamais invité à la Documenta et il expose chez Bischofberger à Zurich. L’argent afflue et la célébrité avec. Mais aussi la drogue. Son art, qui cultive texte et image, s’affirme de plus en plus du côté du palimpseste dans une accumulation de signes et de mots. Il se lie d’amitié avec Warhol et réalise toute une série de tableaux à six mains avec lui et Francesco Clemente, figure phare de la trans-avant-garde italienne. En 1984, il participe à une exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris confrontant la figuration libre naissante et les graffitistes américains.

La fureur de vivre
Jean-Michel Basquiat dévore la vie à cent à l’heure dans une sorte d’urgence panique quasi existentielle. On le sollicite de partout dans le monde. Il multiplie les expositions dans les galeries les plus cotées. En 1985, The New York Times Magazine lui consacre sa couverture et un article – « New Art, New Money: The Marketing of an American Artist » – qui l’assied au plus haut d’une reconnaissance, mais aussi d’un système. Défenseur d’une esthétique qui assume pleinement ses origines africaines, il développe une œuvre qui conjugue l’art du graffiti et une figuration rudimentaire au service d’une pensée et d’une parole qui rudoient le monde de l’exploitation et de l’asservissement.

En 1987, la mort de Warhol affecte profondément Basquiat, il traverse une période de crise, ralentit sa production, partagé entre claustration et excès mondains. Mais parce qu’il est devenu un véritable mythe, il ne cesse d’être sollicité. Le succès s’accompagne de tous les excès d’une société qui se joue de l’argent, du star-système et de la drogue. En 1988, la mort le fauche en pleine ascension, renforçant sa dimension mythique.

Biographie

1960 Naissance à Brooklyn.

1968 Commence à dessiner à la suite d’un grave accident.

1977 Tague les murs de Soho, le quartier des galeries d’art de Manhattan.

1979 Rencontre Keith Haring.

1980 Accède à la renommée suite à une exposition de groupe dans un squat du Bronx.

1982 Plus jeune artiste invité à la Documenta de Cassel.

1982-1985 Ses toiles révèlent une revendication de son identité afro-américaine.

1984 Exposition au MAMVP.

1987 Mort de Warhol, son ami et mentor.

1988 À 27 ans, il est fauché en pleine gloire par une overdose d’héroïne à New York.

À Paris

Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris accueillera, du 15 octobre 2010 au 30 janvier 2011, la rétrospective Jean-Michel Basquiat.

Une centaine d’œuvres majeures, provenant de musées et de collections particulières, permettra de reconstituer, après Bâle, le parcours chronologique de l’artiste. Le MAMVP avait déjà présenté Basquiat en 1984 dans une exposition collective consacrée à la Figuration libre en France et aux USA, aux côtés de Combas, Di Rosa et Haring.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°625 du 1 juin 2010, avec le titre suivant : Basquiat - Itinéraire d’une étoile filante

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