Lundi 10 décembre 2018

Bartabas - Fondateur du Théâtre équestre Zingaro

« Je donne souvent à mes chevaux des noms de peintres »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 17 décembre 2012 - 1750 mots

Clément Marty, alias Bartabas, est le fondateur du Théâtre équestre Zingaro. À la recherche d’authenticité, il puise aussi son inspiration dans les arts plastiques.

Martine Robert : D’où vous vient cette passion pour les chevaux ?
Bartabas : Je ne sais pas vraiment, il faudrait voir un psy ! Je me souviens juste qu’enfant, vers 4 ou 5 ans, j’étais déjà fasciné par les chevaux. La fascination est un mélange d’admiration et de peur d’enfant devant ces monstres de 700 kg. Cette peur, il a fallu la surmonter ; c’est la première leçon que j’ai reçue des chevaux : vaincre ses inhibitions, oser aller à la rencontre de l’autre.

M.R. : Quel a été alors votre parcours ?
B. : Je suis un autodidacte, même avec les chevaux. J’ai vite compris que dans la vie, on n’a jamais fini d’apprendre. C’est pourquoi j’ai fondé une Académie du cheval à Versailles. Je voulais établir ma propre école, qui soit aussi une école de vie, une philosophie du vivre-ensemble. On y pratique une sorte de compagnonnage dans le domaine de l’art équestre. En contrepartie, les élèves travaillent et acquièrent des connaissances. Pour recevoir, il faut donner. À l’Académie, on partage, on crée ensemble, patiemment. L’aventure commune fait grandir.

M.R. : Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans votre relation avec le cheval ?
B. : La finesse de la relation. Le cheval te renvoie ton image, ce que tu lui a donné et avec quoi il s’est construit. Le dressage peut être quasiment sans limite dans l’écoute, l’attention, le souci du détail ; on peut travailler à l’infini. J’esquisse un mouvement, les chevaux s’exécutent. En tout cas ceux avec lesquels je travaille depuis quinze ans. L’animal perçoit ce que je veux faire, c’est grisant. Il devient comme une partie de mon corps, un esprit qui me répond. On est dans un entretien silencieux avec les chevaux, c’est fascinant.

M.R. : Vous menez toujours une vie de nomade, vivez dans une roulotte. Avez-vous été habitué à l’itinérance dès l’enfance ?
B. : Non, je ne suis pas issu d’une famille de voyageurs, mon père était architecte. Nous habitions au onzième étage d’un immeuble de Courbevoie, mais l’inspiration du voyage peut aussi venir d’une frustration ! Je vivais dans un univers urbain qui n’était pas le mien.

M.R. : Comment a commencé votre vie d’artiste ?
B. : Nous étions une bande d’amis ; nous n’avions qu’une exigence : y aller sans calcul. Nous nous voulions apatrides, citoyens du monde se nourrissant des pays qu’ils traversaient. Le « Théâtre équestre », que nous avons créé plus tard, n’existait pas. Nous venions de nulle part pour ouvrir une nouvelle voie sans forcément savoir laquelle.

M.R. : Qui sont vos compagnons de route ?
B. : Les quarante personnes de la compagnie Zingaro sont très différentes les unes des autres, mais reliées par la même passion des chevaux. Elles sont toutes très impliquées, certaines depuis vingt ans, elles ont une grande force de caractère et veulent vivre autrement, pleinement. Sans calcul ni espoir de promotion sociale. Car il y a un décalage entre la notoriété mondiale de Zingaro et sa réalité économique. Nous vivons dans des baraquements, toutes les recettes partent dans l’artistique. On répète cinq mois un spectacle que l’on va faire tourner deux ans. Chaque fois, c’est un coup de poker, car on se remet en question. Et avec 85 % de notre budget reposant sur nos recettes propres, l’équilibre est fragile. Notre aventure théâtrale est l’une des dernières aventures humaines, car elle échappe à la loi du profit.

Regardez comme les arts plastiques sont récupérés par les puissances de l’argent ! L’art contemporain, le cinéma, la variété obéissent aux lois du profit et de la mondialisation : cela aboutit parfois à de grosses daubes, on s’aligne sur le plus petit dénominateur commun.

M.R. : Pourtant le succès a été immédiat pour Zingaro…
B. : Zingaro s’est construit et a grandi petit à petit avec son public. Le succès était une nécessité pour pouvoir survivre, mais sans jamais faire de concessions sur nos exigences. Savoir être rare et populaire malgré le succès, savoir contenir la jauge du public : quand l’œil de l’artiste ne peut plus croiser celui du spectateur, il y a une barrière que je ne veux pas franchir. Respecter l’intégrité physique et psychologique des chevaux qui nous accompagnent implique aussi de ne jamais programmer plus de cinq spectacles par semaine. On a eu des passages difficiles, parfois on ne s’est pas payés pendant plusieurs mois. Et quand cela marche, l’argent est réinjecté dans l’aventure. Il faut savoir pour qui on travaille : pour soi ou pour des dividendes ? Si c’est pour soi, on y trouve un épanouissement.

M.R. : Comment définiriez-vous l’essence de Zingaro ?
B. : Un travail artisanal au quotidien, beaucoup de discipline, des heures de labeur. La générosité de donner, de provoquer des émotions, pour recevoir en retour de la part des spectateurs, pour aider ceux-ci à se connaître mieux. Tu souffres dans ton corps, tu te surpasses, tu donnes l’essentiel de ton temps, pour le public. Pina Bausch avait cette générosité-là. Si je devais me comparer à cette chorégraphe que j’admire profondément, ce serait par cette même envie d’avancer tout le temps, avec la troupe, en tribu. Il y a un côté sacerdotal chez Zingaro, un engagement total. Bartabas, ce n’est pas mon vrai nom, et pour chacun d’entre nous il en est de même : une façon de dire qu’on a fait de notre vie une fiction.

M.R. : L’éthique, l’utopie sont très présentes dans la troupe…
B. : Je ne récuse pas le terme d’utopie. On a choisi une vie d’artiste avant d’être artiste. Habiter une caravane, c’est vivre à échelle humaine. Notre allure est celle de la caravane et du cheval. Un certain inconfort est nécessaire pour créer. L’art est l’expression d’une sensibilité, et il faut être écorché pour toucher le public. Tout acte artistique n’a de sens que s’il naît d’une révolte contre des systèmes verrouillants. Nous montrons qu’une autre forme de société, plus ouverte aux autres, est possible. Je ne fais pas de l’art politique, je fais politiquement de l’art.

M.R. : Où puisez-vous votre énergie et votre inspiration ?
B. : Je ne sais pas qu’elle est l’origine de cette énergie et je ne veux pas le savoir, je revendique une naïveté dans mon travail. Il faut croire que tu es le meilleur au moment où tu fais ce travail. Zingaro, c’est mon univers, mais je ne suis pas un gourou ! Les idées me viennent des gens et des chevaux qui me sont proches. Mes sources d’inspiration sont multiples : la peinture, la sculpture, la lecture, la musique beaucoup. L’inspiration, c’est aussi une rencontre, c’est rester ouvert… La transmission orale des cultures me passionne. Les musiques du monde sont souvent influencées par les bruits d’animaux que côtoyaient les hommes et par la nature environnante : le pas du chameau, le galop du cheval… Le vent dans les feuilles est peut-être le premier instrument au monde. Tout est autour de vous, mais vous êtes prêt à recevoir ou pas.

M.R. : Dans le domaine des arts plastiques, vers quels créateurs vont vos préférences ?
B. : Dans l’art, par principe, tout m’intéresse : les œuvres sont là devant toi et tu es disposé ou pas encore à les percevoir, à les accueillir. Il faut aussi essayer de comprendre la démarche derrière l’œuvre. Je donne souvent à mes propres chevaux des noms de peintres : ils s’appellent Le Greco, Le Caravage, Soutine, Pollock, Le Tintoret, Soulages, Basquiat, Géricault, Posada… Zingaro est un théâtre de visions, de tableaux à partir desquels le spectateur se raconte sa propre histoire.

M.R. : Quelles ont été vos sources picturales d’inspiration pour Calacas ?
B. : Je me suis en particulier inspiré des œuvres de José Guadalupe Posada, caricaturiste mexicain de la fin du XIXe siècle, passé à la postérité pour ses séries de squelettes satiriques. Le défi était de restituer son univers en trois dimensions, spécialement à travers les masques et les costumes réalisés pour le spectacle. Ce qui m’intéresse aussi dans son travail, c’est la dimension sociale. Dans ses réalisations, chaque détail de costume nous renseigne sur la fonction des personnages, musiciens, paysans, bourgeois…

L’autre artiste qui m’a inspiré, c’est Basquiat, dont je suis allé voir une rétrospective au Musée d’art moderne de la Ville de Paris au moment où j’étais en phase de création de Calacas. Le décor du spectacle peut d’ailleurs faire penser à ses fresques murales.

M.R. : On pense aussi aux grands peintres mexicains comme Diego Rivera, Frida Kahlo…
B. : Bien entendu. C’est un univers très riche que j’aime notamment pour ses couleurs. Mais je m’en suis inspiré et méfié à la fois.

M.R. : Un autre peintre a compté, pour le spectacle Éclipse, c’est Soulages…
B. : J’ai eu la chance de faire la connaissance de Pierre Soulages quand j’ai créé Éclipse. J’ai été surpris, car je pensais rencontrer un peintre aux préoccupations très conceptuelles alors que c’est quelqu’un qui travaille d’abord sur la matière. Je suis fasciné par le côté matériel, technique des choses dans son œuvre, cette capacité à repousser sans cesse les limites.

M.R. : Vous avez écrit avec quelques amis invités votre Manifeste pour la vie d’artiste, pourquoi maintenant ?
B. : L’odyssée Zingaro dure depuis plusieurs générations maintenant. Les jeunes ne savent plus quelle était l’essence de cette aventure, et tellement de valeurs partent en vrille. Je voulais réaffirmer nos fondamentaux.

M.R. : Si vous n’aviez pas excellé dans l’art équestre, qu’auriez-vous aimé faire ?
B. : J’aurais sans doute aimé être artisan, compagnon, peut-être charpentier : créer de l’émotion à partir de la matière.

Calacas, inspiré des danses macabres mexicaines

Après une tournée internationale, la dernière création de Bartabas pour le Théâtre équestre de Zingaro est de retour pour une deuxième saison. Après les spectacles Battuba en 2006 et Darshan en 2010, Calacas – qui signifie « squelette » au Mexique –, créé en 2011, est inspiré de la traditionnelle fête des morts mexicaine. Sur terre et dans les airs, grâce à une piste suspendue, 29 chevaux et autant de cavaliers forment une danse macabre. Le tout sur des rythmes enlevés de tambours-cymbales de chinchineros et autres orgues de Barbarie propres à la représentation joyeuse de la mort dans la tradition mexicaine. « Une danse de mort, c’est une danse de vie », souligne le metteur en scène de ce carnaval équestre.

- À Mulhouse, du 12 au 30 avril 2013
- À Genève, du 29 mai au 7 juillet 2013
- À Bègles, du 23 août au 15 septembre 2013

Biographie

1957 Naissance à Courbevoie.

1985 Il fonde le Théâtre équestre Zingaro qui s’installe au fort d’Aubervilliers en 1989.

1984-1990 Le Cirque équestre I, II et III signe le début de la tournée de la troupe.

1995 Sortie de son long-métrage Chamane.

2003 Fonde l’Académie équestre de Versailles.

2012 Parution en novembre de son livre Manifeste pour la vie d’artiste (éditions Autrement) dans lequel il invite des artistes, dont le plasticien Ernest Pignon-Ernest, à parler de leur engagement.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°653 du 1 janvier 2013, avec le titre suivant : Bartabas - Fondateur du Théâtre équestre Zingaro

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