Mercredi 12 décembre 2018

Bâle, capitale de l'art d'aujourd'hui

Musées, fondations, mécénat d'entreprise

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 30 mai 1997 - 1596 mots

La foire d’art contemporain Art 28’97 est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir l’une des villes d’Europe qui, à son échelle, réunit l’un des plus beaux ensembles de musées, lieux d’expositions et œuvres d’art contemporain installées dans l’espace urbain. À côté de son engagement public, Bâle – d’ailleurs candidate au titre de \"Capitale culturelle de l’Europe 2001\" – se targue d’une longue tradition d’interventions citoyennes et de mécénat culturel.

Avec un budget cantonal de 117,9 millions de francs suisses en 1997 (472 millions de francs français), pour une cité de moins de 180 000 habitants, Bâle est une des villes de Suisse les plus engagées dans le domaine culturel. Le mécénat se situe lui aussi à un niveau très élevé, puisqu’il est évalué à 90 millions de francs suisses par an (360 000 millions de francs français). À titre d’exemple, le mécénat culturel, pour l’ensemble du territoire français, est estimé à 1 milliard de francs par an. L’intérêt des Bâlois pour l’art n’est pas chose nouvelle. En 1781, le bailli bernois Sinner, de retour de Bâle, écrivait : "Le goût des tableaux est la dépense favorite des Bâlois"1. Déjà au XVIIe siècle, l’administration communale avait fait un énorme effort en finançant aux deux tiers les 9 000 couronnes du Cabinet Amerbach2, qui constitue aujourd’hui la base du fonds du Kunstmuseum de Bâle. Dans un esprit démocratique, la Ville le rendit accessible aux citoyens en 1661, ce qui en a fait la première collection au monde ouverte au public3. L’histoire s’est répétée au XXe siècle, lorsque la fondation Rudolf Staechlin, qui avait mis en dépôt au Kunstmuseum deux tableaux de Picasso – Les deux frères de 1905 et Arlequin assis de 1923 –, connut des problèmes financiers et dut se résoudre à les vendre.

Le gouvernement bâlois proposa alors d’acheter les œuvres. Sur les 8,4 millions de francs suisses demandés, l’État offrit de donner 6 millions et d’ouvrir une souscription pour les 2,4 millions restants, ce qui fut approuvé par référendum le 17 décembre 1967.Ces œuvres, associées au don que fit par la suite Picasso d’Homme, femme et enfant (1906), d’une esquisse pour les Demoiselles d’Avignon (1907), de Vénus et l’Amour (1967) et du Couple (1967), ont rejoint la collection exceptionnelle du Kunstmuseum de Bâle, qui comprend un important ensemble d’œuvres cubistes de Picasso, Braque, Gris, Léger et Le Corbusier. Un grand nombre de pièces modernes sont entrées dans la collection lors des ventes d’"art dégénéré" en 1939, grâce à un crédit spécial voté par le gouvernement bâlois. De Franz Marc à Oskar Kokoschka ou Paul Klee (Villa R, 1919), le musée offre un parcours remarquable de l’art de notre siècle, jusqu’à la peinture américaine de Newman, Motherwell, Kline, Rothko, Twombly et, surtout, Jasper Johns. La collection du Kunstmuseum a également été enrichie par des dépôts d’œuvres de Chagall, de Chirico, Dali ou Delaunay de la Fondation Emanuel Hoffmann. Cette dernière, fondée en 1933 par Maja Sacher en souvenir de son défunt époux, a pour but d’acheter des œuvres d’art contemporain qui ne sont pas encore acceptées par le public et, par des expositions, de lui en donner l’accès afin qu’il puisse mieux les comprendre. La Fondation a ainsi financé, avec la famille de Maja Sacher, la construction du Museum für Gegenwartskunst, le musée d’art contemporain de Bâle ouvert en 1980, qui accueille les œuvres réalisées après 1960. La collection de la Fondation, exposée dans ce musée donné à la Ville, réunit des œuvres majeures de Bruce Nauman et de Joseph Beuys. Maja Sacher avait encouragé l’artiste allemand à l’époque où son travail était accueilli avec méfiance et ne trouvait aucune compréhension4. La politique d’acquisition de l’actuelle présidente de la Fondation, Maja Oeri, s’oriente vers le développement d’ensembles significatifs de quelques artistes, tels que Jeff Wall, Robert Gober, Cindy Sherman, Dieter Roth, ou Katharina Fritsch à qui le musée consacre en ce moment une exposition. Son fonctionnement est également financé par la Fondation Christoph Merian, qui a légué sa fortune à sa ville natale en 1886 ; le fonds s’élève aujourd’hui à cinq cents millions de francs suisses (deux milliards de francs français).
Cet engagement en faveur de l’art est vécu à Bâle comme un devoir de citoyen. Ainsi, de nombreuses entreprises privées collectionnent ou financent expositions et musées d’art contemporain.

Pour fêter son centième anniversaire, la multinationale de l’industrie chimique F. Hoffmann-La Roche SA a offert à la Ville le Musée Tinguely, inauguré en octobre 1996. Conçu par l’architecte tessinois Mario Botta, une construction de grès transpercée par une structure métallique – la "Barca" – rassemble une cinquantaine d’œuvres de l’artiste fribourgeois données par sa veuve, Niki de Saint-Phalle, que complètent des pièces appartenant à la société Hoffmann-La Roche et des dons de personnes privées. L’exposition inaugurale du musée, qui se poursuit jusqu’au mois d’octobre, présente un panorama du travail de l’artiste sur trente-cinq ans, suivant un parcours chronologique qui débute avec les années cinquante. Après la Meta-Matics, les machines à dessiner et la célèbre machine autodestructrice Hommage à New York, le style de Tinguely change rapidement pour se fixer sur la réutilisation de la ferraille qui est ensuite soudée. Les dernières années de sa vie sont marquées par un ensemble de grands projets, représentés au musée par le retable Lola. En complément, des documents retracent les différentes actions de Tinguely en Europe et aux États-Unis. À Riehen, dans la proche banlieue de Bâle, sera inauguré le 21 octobre prochain un autre haut lieu de l’art moderne classique. La Fondation Beyeler s’installe en effet dans un nouveau bâtiment dû à l’architecte italien Renzo Piano, dont la construction a été prise entièrement en charge par la Fondation pour un montant évalué à 50 millions de francs suisses (200 millions de francs français). À la suite à cette installation approuvée par référendum – encore une première –, la Ville de Riehen aura à sa charge les frais de fonctionnement du musée. Installé dans un bâtiment long de cent trente mètres et d’une surface de près de 4 000 m2, il présentera un ensemble exceptionnel d’œuvres rassemblées par les galeristes bâlois Hildy et Ernst Beyeler au cours de leur carrière. Commençant avec des tableaux impressionnistes (Cézanne, Van Gogh et Monet), le Cubisme (Braque et Picasso) et le Surréalisme (Miró, Ernst), la collection comprend également des œuvres de Matisse, Mondrian, Kandinsky, Picasso et Klee. La peinture américaine de Newman et Rothko clôt le parcours avec les Allemands Kieffer et Baselitz. Une partie du musée est également consacrée à une collection d’art dit "primitif", africain et océanien. Deux ou trois expositions temporaires annuelles en relation avec la collection entretiendront le dialogue avec le présent.

L’art de notre temps est précisément au centre de l’activité de la Kunsthalle de Bâle. Gérée par la Kunstverein, fondée en 1839 – une association indépendante qui compte deux mille membres –, la Kunsthalle bénéficie d’un budget annuel de 1,9 million de francs suisses (7,6 millions de francs français). C’est l’une des seules en Suisse à disposer d’un budget d’acquisition. Commencée dès sa création, en 1839, la collection comporte près de huit cents œuvres, la plupart d’artistes bâlois, mais aussi d’artistes internationaux qui y ont exposé (de James Ensor à Jean Arp, de Barbara Kruger à James Turrel, et de Bruce Nauman à Alex Silber et Miriam Cahn). La Kunsthalle accueille actuellement trois expositions. L’Américaine Zoe Leonard présente un ensemble de photographies de graffitis et de messages écrits dans des contextes urbains. Au centre de l’exposition, l’artiste a créé Sewn Fruits, une installation composée d’une centaine de fruits secs. La Kunsthalle offre également un panorama de l’œuvre peu montrée de la Californienne Liz Larner. Enfin, le couple d’artistes américano-israélien Clegg & Guttmann a conçu l’exposition commémorant le centenaire du premier congrès sioniste. Quelques œuvres d’art ont été installées aux abords immédiats du bâtiment qui abrite la Kunsthalle. L’une des plus appréciées est certainement la Fontaine du Carnaval (1975-1977) de Jean Tinguely, qui fut offerte à la Ville  de Bâle par la Société Migros à l’occasion de son jubilé. Toute proche, Intersection, de Richard Serra, a été installée sur le parvis du Théâtre. Acquise par la cité, elle a fait l’objet d’une souscription publique, ouverte aux particuliers et aux entreprises. Outre la centaine d’œuvres d’artistes bâlois – commeWegzeichen am Hochkamin (19-79-81) de Hannes Vogel – installées sur les places et dans les bâtiments publics à l’initiative du "Kunstkredit", pour un budget annuel proche de 400 000 francs suisses (1,6 million de francs français), bien d’autres sont visibles dans Bâle. Ainsi, entre 1952 et 1954, l’Église catholique romaine de Bâle-ville a commandé  pour la Allerheiligenkirche des fonds baptismaux à Jean Arp et des vitraux à Alfred Manessier. Le Hammering Man de Jonathan Borofsky lui a été commandé en 1989 par la Société de banques suisses afin d’être placé devant son siège de la Aeschenplatz. Ernst Beyeler est à l’initiative de l’installation sur la Picassoplatz, en 1991, de la statue de Picasso L’Homme aux bras écartés. Cette extrapolation d’une statuette de 1961 a été financée par l’Assurance nationale suisse. En 1995, l’Union des banques suisses inaugurait son siège bâlois dû à l’architecte tessinois Mario Botta. À l’intérieur du puits de lumière, au centre du bâtiment, l’artiste Felice Varini a conçu une pièce in situ.

1. Öffentliche Kunstsammlung Basel - Festschrift zur Erröfnung des Kunstmuseum, Bâle, 1936, p. 58.
2. P. SCHENKER, Ökonomie und Management von Kunstinstitutionen, mit einer Analyse des Basler Kunstmuseum, thèse de doctorat de l’université de Bâle, Bâle/Francfort-sur-le-Main, 1990, p. 102
3. G. CURDY, Bâle que voilà, 1985, Bâle, p. 82
4. J. BÜRGI, "Gönner, Geist und Geld in Basel", in Merian, n° 3, Hambourg, 1987, p. 57

- Kunsthalle Basel, Steinenberg 7, Bâle, tél. 41 61 272 48 33, tlj sauf lundi 11h-17h, mercredi 11h-21h30 (Expositions Zoe Leonard, jusqu’au 18 juin ; Liz Larner, 8 juin-24 août ; "In Basel habe ich den Judenstaat gegründet." Centenaire du Ier Congrès sioniste, en collaboration avec Clegg & Guttmann).
- Kunstmuseum, St. Alban Graben 16, Bâle, tél. 41 61 271 08 28, tlj sauf lundi 10h-17h.
- Museum für Gegenwartskunst, St. Alban Reinweg 60, Bâle, tél. 41 61 272 81 83, tlj sauf lundi 10h-17h (Exposition Katharina Fritsch, jusqu’au 31 août).
- Musée Jean Tinguely, Grenzacherstrasse/Parc Solitude, Bâle, tél. 41 61 681 93 20, tlj sauf lundi et mardi 11h-19h.
- Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehen, tél. 41 61 645 97 00, Internet : www.beyeler.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°39 du 30 mai 1997, avec le titre suivant : Bâle, capitale de l'art d'aujourd'hui

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