Dimanche 25 février 2018

40-70 : les années se mélangent

\"Tout est bien, tout passionne\"

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 10 mars 2008

Depuis trois ou quatre ans, les prix des années quarante/cinquante se sont envolés, tandis que les décennies postérieures attirent de nouveaux collectionneurs pour qui modernité et tradition sont un tout.

Le refrain varie à peine d’une voix l’autre : les prix se sont multipliés par dix en dix ans, par cinq en cinq ans, par trois en trois ans… Les ventes publiques en témoignent. En décembre 1999, une table basse au plateau rectangulaire, gainée de cuir rouge et signée Dupré-Lafon, s’enlevait, à la salle des ventes de Neuilly, pour la modique somme de 1 050 000 francs ; au printemps dernier, à Drouot cette fois-ci, sous le marteau de Jacques Tajan, une petite commode secrétaire en macassar, cuir gainé de rouge et bronze, du même Dupré-Lafon, partait à 2,4 millions. Dans une autre vente, un lampadaire de Rateau atteignait 4 millions tandis que, de-ci de-là, des petites merveilles d’équilibre signées Jacques Quinet s’échangeaient entre 200 000 et 600 000 francs. Et, suite à l’exposition du Musée des arts décoratifs, Royère redécouvert “fait” 350 000 francs pour un canapé Ours Polaire, 200 000 francs pour un lampadaire Liane et pas plus de 80 000 francs pour un fauteuil Éléphanteau. Ceci pour la modernité. Côté contemporanéité, les prix se portent bien également. Charlotte Perriand flirte avec les 70 000 francs pour une table basse, Jean Prouvé frise les 30 000 francs pour une simple chaise et 200 000 francs pour une bibliothèque Zig Zag. Plus proche encore dans le temps, un canapé Marshmallow de George Nelson ou une chaise Dow de Charles Eames, tous deux édités par Herman Miller, le premier à trois cents exemplaires, la seconde à quelques centaines de milliers, atteignent respectivement 180 000 et 25 000 francs… Là encore, unanimité : les Américains sont les rois des collectionneurs. Et l’on cite au hasard, Ronald Lauder directeur du MoMA de New York, Joël Silver le producteur de Mannix et de Rambo, George Soros financier et mécène, Peter Brant magnat de la presse et mari de Stephanie Seymour…

Renouvellement des cadres
La connexion entre art et arts déco fonctionne à plein et les collectionneurs se renouvellent. Selon Jacques Lacoste, dont on connaît l’engagement pour Royère, ils sont “de plus en plus jeunes, souvent issus de l’Internet et du e-business et séduits par la sensualité de Royère”. Renouvellement des cadres donc, même si Claude Berri est toujours là alors que Karl Lagerfeld est déjà ailleurs. De son côté, Alexandre Biaggi, qui s’émerveille de ce qu’un très beau cabinet en galuchat de Jean-Michel Frank ait atteint 5 millions en juin dernier chez Christie’s à Londres, analyse : “De plus en plus, et c’est frappant, les gens qui achètent des tableaux très importants souhaitent posséder un mobilier qui corresponde.” Même son de cloche chez Jacques De Vos, chez Éric Philippe ou chez Olivier Watelet, lesquels ont tendance à associer art moderne et Art déco. Ce n’est pas le cas de Patrick Seguin qui affiche sur sa vitrine le binôme “Modern design/contemporary art”, manière de bien affirmer le lien, mais de laisser supposer que les collectionneurs d’art contemporain sont moins XVIIIe que leurs aînés. François Laffanour, de la galerie Down-Town, partage cet avis ; tandis que Christian Boutonnet corrige légèrement le tir en concluant : “Oui, les connexions existent, sont manifestes. Mais à l’évidence, les collectionneurs d’art vont plus facilement vers l’Art déco que l’inverse.”

L’Art déco a le vent en poupe. Eileen Gray, Jean-Michel Frank, Jacques Quinet, Paul Dupré-Lafon, André Arbus, Emilio Terry, entre autres, emportent tous les suffrages et atteignent, on l’a vu, des sommets impressionnants. Mais, fait nouveau, d’autres créateurs commencent à émerger, et ce de façon récurrente. Contemporains des premiers mais en rupture d’arts décoratifs, délibérément “modernistes” et s’essayant, en un temps qui n’y croyait guère, à l’industrialisation. Tous les Le Corbusier, Perriand, Prouvé, Mallet-Stevens… dont on sait aujourd’hui de quelle importance a été leur apport. Assez curieusement leurs tentatives industrielles sont restées le plus souvent lettre morte, et leurs créations, littéralement fabriquées artisanalement, en très faible nombre d’exemplaires. Les pièces originales de ces années-là et de ces créateurs-là atteignent aujourd’hui des prix plus que respectables. Même si, au tournant des années soixante-dix/quatre-vingt, apparut la vogue des rééditions avec, comme pionniers, Cassina en Italie, reprenant Mackintosh, Rietveld et Le Corbusier, ou en France Andrée Putman faisant partager sa passion pour Mallet-Stevens, Oud et Fortuny.

Les clivages ne sont pas définis
Rééditions qui connurent des fortunes diverses, elles aussi, et dont les pièces tirées en faible nombre d’exemplaires commencent à leur tour à occuper le marché. Ainsi des Barcelona Chair de Mies van der Rohe, depuis toujours chez Knoll, ou du fauteuil Wassily de Marcel Breuer qui fut réédité d’abord par Gavina, puis par Knoll et enfin par Habitat… Habitat, sous la férule de Tom Dixon, commence d’ailleurs à remettre sur le marché des modèles de Robin Day et de Pierre Paulin tandis que le Suisse Vitra perpétue la mémoire de Verner Panton, de Ray et Charles Eames et de George Nelson, et que Conran présente des fauteuils du Finlandais Yrjö Kukkapuro et des Italiens De Pas, D’Urbino et Lomazzi, sans que l’on sache toujours s’il s’agit d’éditions ou de rééditions. Ici, les années quarante/cinquante se mêlent aux années soixante/soixante-dix d’une part, et aux années vingt/trente d’autre part, les clivages et les époques n’étant pas clairement définis. Grande tradition de l’ébénisterie d’un côté, balbutiements industriels de l’autre. Cette ambiguïté se retrouve parfaitement exprimée au fil des stands des marchés Serpette et Biron à Saint-Ouen ou au long des trottoirs de la rue de Charonne où l’on mélange allègrement les années en question sous couvert de modernité et de “transversalité”, de redécouverte et de métissage.

C’est ce que confirme à sa manière Fabien Bonillo, galeriste passage du Grand-Cerf et initiateur des Puces du Design (21-23 octobre 2000), qui raconte : “lorsque j’ai ouvert il y a trois ans et demi, l’âge de mes clients oscillait entre quarante et soixante ans. À l’évidence, ils venaient s’acheter des souvenirs et retrouver les rêves de leurs vingt ans. Il s’agissait pour eux d’acheter aujourd’hui ce qu’ils ne pouvaient posséder vingt ans plus tôt. Aujourd’hui, ils se sont pris au jeu et sont devenus des collectionneurs éclectiques, ouverts à d’autres registres. Dorénavant, nous avons aussi des clients âgés de vingt-cinq ans qui ne font aucune différence entre les années quarante ou les années soixante-dix : pour eux, tout ça est bien et tout les passionne.” Et Fabien Bonillo d’insister sur cette particularité constante chez nombre de nouveaux collectionneurs : “les dates n’ont que peu d’importance, la modernité et la contemporanéité ne sont en rien antinomiques ; bien au contraire, à leurs yeux, il s’agit d’un tout”. Ceci, sans le moindre doute. Et comme un indicateur que les passerelles entre art moderne et arts déco, entre art contemporain et design, entre arts déco et design ne sont que les signes avant-coureurs d’un décloisonnement beaucoup plus général, un gommage des barrières et frontières – une acceptation du XXe siècle – commencé dans les années vingt, comme un et indivisible. Un regard enfin unifié, en quelque sorte, même si les prix continueront, encore et toujours, à faire la différence.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°113 du 20 octobre 2000, avec le titre suivant : 40-70 : les années se mélangent

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