Viipuri en péril

La restauration de la bibliothèque d’Aalto reste inachevée

Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2000

Entre les travaux de rénovation entrepris par le gouvernement soviétique au début des années soixante et son accession au rang de monument historique de la Fédération de Russie, la bibliothèque de Viipuri a été ignorée par l’administration. Depuis 1992, deux comités de restauration (russe et finnois) se sont attelés à sa remise en état, mais ils n’ont pas réussi à la terminer pour le centenaire de la naissance d’Aalto, l’an dernier. Il manque encore près de 8 millions de dollars pour empêcher toute détérioration supplémentaire et redonner à l’architecture son aspect original.

HELSINKI - Il est surprenant de trouver une ex-ville de Finlande sur la liste des “sites les plus menacés” dressée par le World Monuments Fund. Pourtant, il est presque aussi difficile de se rendre à Viipuri que dans les sites les plus reculés. Précisons que la ville s’appelle désormais Viborg, ou encore Vyborg, qu’elle n’est plus en Finlande mais en Russie, et que la bibliothèque construite par Alvar Aalto ne renferme que quelques vieux textes cyrilliques. L’intérêt du voyage est le bâtiment lui-même, un des monuments phares du mouvement Moderniste.

Malgré la proximité de Saint-Pétersbourg et d’Helsinki, l’accès à Viborg est compliqué par la pesante bureaucratie russe. Le plus facile, pour visiter l’édifice d’Aalto, est donc de passer par l’intermédiaire des Amis de la Bibliothèque de Viipuri, qui compte parmi ses membres honoraires les architectes Hans Hollein, Tadao Ando, Norman Foster, I.M. Pei et Frank Gehry. Fondé en 1993, cet organisme international couvrant dix-neuf pays soutient financièrement et moralement l’interminable restauration de l’édifice, menacé tout à la fois par l’humidité et le manque d’argent.

Le projet proposé par le jeune Aalto, en 1927, était très classique. Mais la bibliothèque qu’il a achevée en 1935, alors que sa notoriété avait déjà gagné l’étranger, est résolument moderne : le plafond en bois ondulé de l’auditorium, les ouvertures cylindriques vers le ciel, le sol en degrés de la bibliothèque et le grand mur de verre à l’entrée sont devenus des symboles de son esthétique. L’extérieur du bâtiment – deux simples volumes rectangulaires asymétriques – est aussi sobre que l’intérieur est riche de détails, depuis les poignées de porte jusqu’au mobilier.

À l’époque de sa construction, Viipuri était l’heureuse capitale de la province finlandaise de Carélie. Avant 1939, c’était la seconde ville du pays, une florissante station balnéaire de la Belle Époque peuplée de quelque  75 000 habitants. Le chef-d’œuvre de fonctionnalisme créé par Aalto est donc venu s’inscrire, à côté des résidences Jugendstil et d’un château datant de 1293, dans une cité cosmopolite et culturellement riche.

Quinze ans coupée du monde
Les troupes soviétiques ayant attaqué Viipuri pendant l’hiver 1940, toute la population a fui pour gagner l’autre côté de la frontière. Les Soviétiques ont alors repeuplé la ville de citoyens venus des quatre coins de la Russie. Pendant quinze ans, aucun étranger n’a pu y pénétrer ; la frontière avec la Finlande n’a été rouverte qu’en 1958. La province de Carélie est devenue une des plus pauvres de Russie. La bibliothèque a été laissée à l’abandon et il a fallu dix ans pour qu’elle retrouve sa fonction d’institution locale, récemment dotée de quelques ordinateurs offerts par la Fondation Soros. L’appartement du gardien, rénové, a été transformé en atelier permanent de recherche, mais la réinstallation du chauffage et la restauration du célèbre plafond ondulé n’ont pu être terminées, et l’humidité menace toujours cette superbe architecture. En 1999, la Fondation Getty a aidé au financement de la recherche sur la structure en béton armé et au projet de restauration du toit de la salle de lecture et de ses lucarnes. Pour achever les travaux, près 8 millions de dollars doivent encore être trouvés.

Inscrite cette année sur la liste des “cent sites les plus menacés du monde”, la bibliothèque d’Aalto figure en outre sur la liste des bâtiments du mouvement moderne russe qui doit être publiée par l’Unesco. Elle a également retenu l’attention de la Communauté européenne. Gageons que le prestige retrouvé de la bibliothèque aidera à dynamiser la ville.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°97 du 21 janvier 2000, avec le titre suivant : Viipuri en péril

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