Mercredi 17 octobre 2018

Une vision romantique

Le cimetière juif de Venise a rouvert ses portes

Le Journal des Arts

Le 19 novembre 1999 - 620 mots

Grâce à l’action déterminée du Comité pour le centre historique juif de Venise, le cimetière israélite du Lido, l’un des plus anciens d’Europe, a rouvert ses portes le 13 octobre, après une indispensable campagne de restauration.

VENISE (de notre correspondante) - L’ancien cimetière juif du Lido de Venise fut l’un des premiers implantés en Europe : sa création remonte en effet à 1386, juste après celui de Worms en 1100. Jusqu’en 1930, avant la construction de la route qui longe le littoral, il descendait en pente douce les eaux de la lagune, face au Bassin de Saint-Marc. Lieu romantique par excellence, avec sa végétation envahissante, son état d’abandon et ses pierres tombales qui affleuraient du terrain en friche, il ne pouvait que frapper l’imaginaire de grands romantiques comme Byron et Shelley vers 1820, même si Goethe dénonçait déjà la décadence du lieu en 1786.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les experts italiens et étrangers procèdent au classement et au déchiffrage des objets découverts. Le dernier travail en date est dû à Tobia Ravà et Gradi Luzzatto Voghera. De son côté, la Banca Commerciale Italiana a annoncé la publication au printemps 2000 d’un livre d’Aldo Luzzato sur l’histoire du cimetière et la classification des pierres tombales.

Cependant, aucun grand projet d’assainissement des lieux n’avait été entrepris en raison du nombre d’interventions nécessaires : défrichage, assèchement de la partie méridionale envahie par l’eau venue de la nappe souterraine, reconstruction du mur d’enceinte menaçant ruine, autant d’opérations préliminaires à tout classement des épitaphes et des pierres tombales, à mener parallèlement et donc très coûteuses (le coût global avoisine les 800 millions de lires, soit 2,7 millions de francs). C’est pourquoi, dès les années quatre-vingt, le Comité pour le centre historique juif de Venise s’est mis en quête de contributions publiques et privées.

La concession en 1386 par le Magistrat du Piovego aux représentants de la communauté juive, Salomon et Crisante, d’un terrain non cultivé adjacent au monastère des Bénédictins de San Nicolò comme lieu de sépulture, constitue un des premiers signes de l’enracinement des juifs dans la lagune. C’est également un facteur essentiel dans la constitution d’une identité pour la diaspora. Selon l’acception hébraïque, il ne s’agit pas d’un lieu de mémoire, mais d’une “maison des vivants”, un point d’ancrage stable si, comme l’indique l’épitaphe du rabbin Leone da Modena, datant de 1648, les quatre bras de terre de cette enceinte sont “un titre de propriété pour l’éternité”.

Dès 1386 – la première pierre reconnue remonte à quelques années plus tard, en 1389 –, le cimetière s’agrandit et atteint son apogée entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, époque à laquelle la communauté juive vénitienne se développe, malgré la création du Ghetto en 1516. Le déclin et l’abandon surviennent dès le milieu du XVIIIe siècle, avec la création d’un nouveau cimetière non loin de là.

Aujourd’hui, ce terrain assaini et classé compte 1 200 pierres tombales, certaines posées horizontalement, d’autres enfoncées verticalement dans le sol. La tradition juive, très rigoureuse, préfère qu’une simple inscription comportant quelques données biographiques soit la gardienne du souvenir, mais cela n’exclut nullement que sous l’influence de la culture environnante, d’autres pierres tombales soient plus richement ornées. On trouve donc des armoiries ou des blasons du lieu d’origine (comme le lion de Castille), des symboles du rituel religieux, des motifs bibliques (dont la harpe de David), des décorations stylisées de feuilles d’acanthe ou de sarments de vigne, avec la représentation d’astres ou de symboles cabalistiques Au XVIIIe siècle, apparaissent les premiers sarcophages, et même un ensemble parfaitement insolite de colonnes à chapiteau ionique. Une stèle funéraire rappelant un enterrement collectif demeure le seul témoignage des sépultures de 1631, l’année de la peste.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°93 du 19 novembre 1999, avec le titre suivant : Une vision romantique

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