Un peintre apparaît à Milan

La restauration de la Chartreuse a permis d’importantes découvertes

Le Journal des Arts

Le 9 juin 2000

Soumises à de drastiques travaux de restauration, les fresques de la Chartreuse de Milan ont laissé apparaître, sous un repeint à l’acrylique récent, une œuvre attribuée à Bernardo Zenale réalisée vers 1508. Le nettoyage des cycles peints par Simone Peterzano sur les parois latérales de l’abside a, quant à lui, révélé une face cachée de l’artiste connu pour ses dessins.

MILAN (de notre correspondante) - La Chartreuse de Milan est fondée le 19 septembre 1349 par Giovanni Visconti, archevêque et seigneur de Milan, qui la donne au puissant ordre des Chartreux. Entretenue par les Visconti et nombre d’autres généreux donateurs, elle est vidée en 1782 par l’empereur d’Autriche Joseph II, qui met en vente tout son patrimoine, dont les magnifiques manuscrits enluminés et les livres de la bibliothèque du scriptorium, ainsi que les reliques et les joyaux du Trésor. La Chartreuse devient alors l’église paroissiale du bourg agricole de Garegnano, situé aujourd’hui dans la zone industrielle de Milan.

Grâce aux fonds du Jubilé, la Chartreuse a été soumise durant ces neuf derniers mois à une restauration radicale. Ses structures, qui présentaient de graves détériorations, ont été consolidées, et le décor, tant les peintures que les boiseries, a pu être entièrement récupéré. Les éléments en bois, comme le riche tambour d’entrée, les stalles du chapitre ainsi que les armoires de la salle du Trésor et de la sacristie, rongés par l’humidité, ont été rénovés et isolés du sol et des murs par un nouveau système d’aération. Mais les résultats les plus impressionnants ont été obtenus grâce à la restauration des peintures qui a permis de découvrir, dans la salle capitulaire, une fresque attribuée, par Sandrina Bandera, à Bernardo Zenale. Il s’agit d’un document exceptionnel et inattendu datant de l’époque où existait encore le grand cloître auquel avait travaillé Amadeo, architecte de la Chartreuse de Pavie. Probablement réalisée après 1508, la fresque se trouve au centre d’une voûte repeinte au XVIIe siècle par Biagio Bellotti. Une œuvre récente peinte à l’acrylique a été enlevée sans trop de regrets, et a révélé ce chef-d’œuvre figurant un saint Michel, dans l’oculus perspectif entouré de rubans entrelacés à l’élégant jeu d’ombres, assez proche des oculi de la Chartreuse de Pavie.

Les talents cachés de Peterzano
Les succès de la restauration des cycles de fresques de l’église ne sont pas moins importants. Ils révèlent en effet un Simone Peterzano grand fresquiste, connu surtout jusqu’alors pour ses magnifiques dessins, et artiste de premier plan dans le Milan de l’époque, sans doute maître pendant deux ans du jeune Caravage engagé dans son atelier. Élève du Titien, Peterzano réalise entre 1578 et 1582 les fresques de la Nativité et de l’Adoration des Mages sur les murs latéraux de l’abside, celle de la Crucifixion sur la voûte et celle des Sybilles, des Prophètes et des Évangélistes du tambour de la coupole. La restauration a restitué aux scènes leur palette froide et délicate, rendant aux personnages le modelé que la saleté avait effacé. Des traces d’or pur, presque totalement perdues, ont été retrouvées sur les fresques et sur les somptueux stucs réalisés d’après un dessin de Peterzano. Les personnages de la voûte, plutôt allongés suivant les canons maniéristes et selon la volonté d’exigeants commanditaires, devaient parler un langage raffiné, théologique et solennel, mais aussi corriger l’effet de courbure de l’architecture. Les peintures inférieures devaient être plus lisibles et plus descriptives, incitant à la prière, et foisonner de personnages et de paysages. L’artiste est également l’auteur de la Résurrection, de l’Ascension et de la Vierge en majesté avec les saints Bruno, Jean-Baptiste, Hugues et Ambroise, trois huiles sur toile conservées sur place.

La nef est décorée avant 1629 par Daniele Crespi, qui part ensuite pour la Chartreuse de Pavie et meurt l’année suivante. Les tons des sept grandes lunettes, trois de chaque côté et une au-dessus de la porte d’entrée, sont le violet, symbole d’humilité, et le blanc, celui de la pureté, deux qualités indispensables pour entrer dans le rigide ordre des Chartreux. Les trois scènes de droite montrent saint Bruno, son fondateur, en vêtements laïcs, alors que dans celles de gauche, il porte l’habit religieux ; la septième, la plus sophistiquée, joue sur trois sources de lumière : la Lune, une bougie et l’auréole du saint. Les fresques des chapelles latérales ont également été restaurées, ainsi que celle de la sacristie, représentant sainte Catherine de Sienne avec deux moines, attribuée par Daniele Pescarmona au peintre rarissime Bartolomeo De Benzi, actif à la fin du XVe siècle et au début du suivant. Enfin, le beau devant d’autel en gypse, l’un des trois à avoir survécu aux spoliations de la fin du XVIIIe, a lui aussi subi une intervention.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°107 du 9 juin 2000, avec le titre suivant : Un peintre apparaît à Milan

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