Polémique

Un musée délègue sa programmation au privé

Le Journal des Arts

Le 2 juillet 2008

La Galerie pour l’art contemporain de Leipzig, en Allemagne, a décidé de confier le commissariat d’une partie de ses expositions à des galeries commerciales. Un choix qui fait débat outre-Rhin.

LEIPZIG - La Galerie pour l’art contemporain de Leipzig (Galerie für Zeitgenössische Kunst, GfZK), en Allemagne, est l’objet de sévères critiques depuis qu’elle accueille une série d’expositions donnant aux marchands, collectionneurs et collections d’entreprise toute liberté d’y présenter leurs œuvres. D’après Chris Dercon, le directeur de la Haus der Kunst à Munich, l’initiative, intitulée « Carte blanche », est « exactement le genre de choses dont nous n’avons pas besoin dans les musées publics ».
La GfZK, fondée sur un partenariat public-privé, reçoit la majorité de ses subventions de la part d’organismes publics. Elle a aujourd’hui cédé la direction artistique de la moitié de ses salles jusqu’à 2010. D’autres directeurs de musées allemands nous ont fait part de leur trouble devant une offre qui confère à des galeristes comme Dogenhaus et Eigen Art, de Leipzig, le libre usage de l’espace du musée. La directrice de la GfZK, Barbara Steiner, défend quant à elle ce qu’elle décrit comme une « expérience ouverte concernant les possibilités d’employer conjointement ressources publiques et privées ».

« Salle à louer »
Actuellement, c’est la collection d’art des éditions Leipziger Verlags, propriétaires du quotidien Leipziger Volkszeitung, qui est exposée à la GfZK. La société, qui décerne un prix d’art tous les ans depuis 1994, possède des œuvres de Daniel Roth, Neo Rauch et Matthias Weischer, entre autres... D’autres événements vont être organisés à partir des collections réunies par l’industriel Arend Oetker et son épouse Brigitte, le couple de conseillers Klaus et Doris Schmidt, ainsi que les collectionneurs Leon Janucek et Vivian et Horst Schmitter. Les frais afférents seront assumés par les acteurs privés, qui pourront sélectionner eux-mêmes les œuvres, même si quelques-uns ont demandé au musée d’assurer le commissariat. Ce programme a suscité l’inquiétude de certains musées, qui craignent qu’il ne brouille les frontières entre l’intérêt public et les intérêts commerciaux. Barbara Steiner affirme en réponse que le projet met en lumière un pro-blème qui mérite d’être débattu en Allemagne, le fait que les musées privés « manœuvrent les institutions publiques en coulisse ».
Pour Chris Dercon, « on peut soulever des questions sur les musées publics et privés, mais ce que l’on doit mettre en débat, c’est l’usurpation du pouvoir intellectuel par le monde du commerce ». Le directeur d’institution s’est élevé contre les collectionneurs d’art contemporain, qui, pour leur grande majorité, ne verraient dans les collections d’art que des « produits de luxe ». Ajoutant : « Nous sommes tous en rapport avec des collectionneurs privés et beaucoup d’entre eux, surtout ceux qui s’intéressent à la peinture ancienne, ont manifesté leur générosité par des prêts, des dons et des partages de connaissances, beaucoup plus en réalité que les collectionneurs d’art contemporain. » L’initiative de Leipzig « peut être intelligente [politiquement], mais n’a rien d’une réflexion et, si nous cherchons à trouver un moyen de travailler avec le secteur privé, ce n’est pas celui-là. C’est d’abord une question de responsabilité publique, et ensuite une question de transparence. Le monde de l’art souffre d’un problème majeur : les mêmes personnes peuvent être critiques, commissaires, marchands, crypto-collectionneurs, et même directeurs de musée. Je ne pense pas que cette initiative apportera beaucoup de lumière sur une situation si opaque ». D’autres directeurs, parmi lesquels Jan Hoet du MARTa Herford Museum (Herford, Allemagne) et Sean Rainbird, de la Staatsgalerie de Stuttgart, ont qualifié l’opération « Carte blanche » d’« intéressante », mais ni l’un ni l’autre ne souhaitent voir l’expérience menée dans leur propre musée. D’après Jan Hoet, le concept est « plutôt ambigu », tandis que Sean Rainbird met en garde les musées contre le risque, à terme, d’être « catalogué comme salle à louer ». L’un des marchands participants, Jochen Hempel, propriétaire de la Dogenhaus Galerie, reconnaît avoir été « surpris » par l’initiative. « C’est inhabituel, et un peu risqué pour [la GfZK] de laisser le contrôle à d’autres », avoue-t-il. Lui-même paie 25 000 euros pour exposer deux artistes, parmi lesquels Julius Popp, qu’il représente. Les œuvres seront disponibles à la vente après l’exposition, mais Hempel assure qu’il considère l’exposition « réellement comme un geste philanthropique. Cela demande beaucoup de travail, pour deux fois le prix d’une foire d’art ».

« Débat public »
D’autres directeurs d’institutions publiques ont pris la défense de ces cartes blanches, à l’instar de Volker Rodekamp, le direc-teur des musées municipaux de Leipzig. « La GfZK monte des expositions séduisantes et parfois même dérangeantes, qui posent des questions difficiles, avance-t-il. La série “Carte blanche” pose précisément ces questions sur l’art contemporain aujourd’hui : à qui est-il destiné ? quels sont ses processus ? » Martin Roth, directeur des musées de Dresde, assure n’avoir aucun problème avec le projet et évoque une collaboration transparente avec la galerie. « Mais on a vraiment besoin de faire attention aux raisons de faire ce genre de choses, elles ne doivent pas être financières », précise-t-il.
La GfZK a été créée en 1991, et elle est cofinancée par la municipa-lité de Leipzig, le Land fédéral de Saxe et des mécènes privés. Ces ressources totalisent un budget annuel de 522 000 euros couvrant les salaires de ses onze salariés et les frais de fonctionnement, hormis les expositions. « Je crois que le musée peut travailler en partenariat avec le secteur privé sans nous rendre dépendants de forces économiques », déclare Barbara Steiner. « Que se passerait-il si l’un de nos collaborateurs faisait une proposition que nous trouverions problématique sur le plan éthique ? Nous tenterions de le convaincre d’y renoncer, mais s’il insistait, nous l’accepterions pour en faire le point de départ d’un débat public, explique-t-elle. Donner “Carte blanche” ne signifie pas que nous nous tenons à l’écart du débat, mais que nous mettons nos partenaires au défi et qu’ils l’acceptent. »

CARTE BLANCHE II : LEIPZIGER VOLKSZEITUNG, LVZ-ARTPRIZE +

Jusqu’au 17 août, Galerie für Zeitgenössische Kunst, Karl-Tauchnitz-Straße 9-11, Leipzig, Allemagne, tlj sf lundi 12h-19h, www.gfzk-online.de

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°285 du 4 juillet 2008, avec le titre suivant : Un musée délègue sa programmation au privé

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